Les débats du Sénat puis ceux à venir à l’Assemblée nationale en février devraient conduire à parler d’un sujet tabou entre tous, la mort. Mais non ! Chacun parle de fin de vie, de soins palliatifs, d’euthanasie, d’assistance, de sédation profonde, d’acharnement thérapeutique, bref nous parlons de tout sauf de la mort elle-même, étrange manière de la mettre au centre des conversations. L’euthanasie qu’on nous promet donne encore raison à La Rochefoucauld : elle reste un moyen de ne pas regarder la mort en face. Essayons quand même de la voir un instant !
La mort refoulée
Nous passons notre vie dans une incroyable étourderie. Nous travaillons. Nous mangeons, buvons, accumulons les expériences, les amis, les ennemis, les succès, les échecs, l’argent, les dettes, et à un certain instant, une main nous touche doucement l’épaule. Une voix murmure à notre oreille : c’est l’heure ! Dieu nous redemande notre âme. Alors, nous tombons des nues. Nous n’avions rien vu venir. D’un seul coup, nos biens accumulés ne sont plus rien. Il ne nous reste que le choix du pardon et de l’amour. Tous les hommes sont surpris par la mort. Les plus lucides de ceux qui en ont pour un mois à vivre, se donnent encore un an. Les plus avertis de ceux qui en ont pour une journée, croient disposer d’encore une semaine.
La perspective de la mort est refoulée parce qu’elle nous est intolérable.
La perspective de la mort est refoulée parce qu’elle nous est intolérable. Elle nous est intolérable pour au moins deux raisons : parce qu’elle est une perspective de solitude et parce qu’elle nous apparaît injuste.
Le Christ est mort seul
Blaise Pascal nous a prévenu : "Nous mourrons seuls." Que voulait-il dire ? Peut-être ceci que, depuis la Passion du Christ, la mort est pour les hommes un moment d’abandon absolu. Avant Jésus, la mort (je veux dire l’acte de mourir) était naturel. Les anciens mourraient, tout simplement. Ils retournaient à la terre par un processus biologique banal. Les croyants montaient au ciel, les mécréants retournaient au néant, peu importait au fond, car à chacun Dieu tenait la main pendant l’opération. Mauriac suggère cette idée dans une phrase des Chemins de la Mer : "On devrait pouvoir mourir ainsi : entrer dans la mort par l’immobilité, sentir son sang devenir sève, glisser sans heurt au monde végétal, passer d’un règne à l’autre, du règne de l’amour et de la douleur à celui de ce sommeil qui est tout de même la vie." Mauriac a écrit ces mots panthéistes qui surprennent chez un chrétien.
Jésus n’est pas venu apporter le sommeil mais le salut.
Car le Christ est venu et tout a changé. Jésus est mort seul. Il n’est pas venu apporter le sommeil mais le salut. Les disciples du crucifié savent qu’en mourant ils traverseront les enfers comme leur maître l’a fait. C’est sans doute ce que Pascal voulait dire en affirmant "Nous mourrons seuls." Depuis Gethsémani, à l’instant de mourir nous sommes appelés à vivre un moment de désespoir total avant que Dieu lui-même nous attire dans une résurrection qui sera bien plus belle que ce "sommeil qui est tout de même la vie" des Chemins de la Mer. Aux origines, la mort était une fatalité. Depuis la Passion, elle est un scandale. Dans la nuit de Pâques nous avons beau chanter "le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort", l’intolérable est devant nous. Le Christ a vaincu la mort et nous allons mourir. Impossible d’échapper à ce cri : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"
Un dépouillement injuste
L’approche de la mort nous est intolérable aussi parce qu’elle nous fait découvrir que les injustices que nous avons subies ne seront jamais réparées sur la terre. Le bien que nous avons fait, le mal que nous avons subi, nous comprenons que cela ne nous a procuré aucun droit. Nous quitterons la vie sans solder les comptes. Atroce perspective. Quand Dieu nous demande de pardonner à ceux qui nous ont offensés afin de pardonner nos propres offenses, il nous demande de renoncer à toutes les créances que nous imaginions avoir sur le monde. L’amitié, l’amour, la santé, la culture, la bonne réputation : nous n’avions droit à rien. Ce que nous en avons eu, nous ne le méritions pas. Ceux qui nous ont calomniés ne seront jamais rattrapés par la patrouille. Voilà ce que l’approche de la mort nous fait découvrir avec effroi. Dans un mois, dans un an, il nous faudra vivre le dépouillement injuste de la Croix.
Dieu viendra comme un voleur
C’est au cœur de ce scandale que nous devons aider les autres à mourir. Nous devons nous tenir près d’eux dans leurs derniers instants. Nous devons leur tenir la main pour accueillir leur pardon. Quand Jésus avant d’entrer en agonie dit "Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font", il ne donne pas à ses bourreaux de circonstances atténuantes. C’est tout le contraire. "Ils ne savent pas ce qu’ils font" veut dire : ils n’ont aucune conscience, aucun remords. Malgré cette inconscience, malgré ce déni, Jésus demande à Dieu de pardonner à ses bourreaux. Nous nous devrons de faire la même chose sur notre lit de mort. Mais nous n’y songeons pas. Nous regardons ailleurs. Dieu viendra comme un voleur, mais ce sera pour nous prendre dans ses bras et nous tirer de l’enfer. Gogol désemparé l’avait deviné. Dans son agonie il criait : "Vite, une échelle !"










