L’homme passe son temps à vouloir se rendre utile, et pourtant la société le juge inutile. Certes, c’est un ravi, mais sa vulnérabilité et sa joie, confie le père Benoît de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille, sont le signe par excellence de l’existence humaine.
Il est là, quasi immobile, depuis des minutes, peut-être plus. Penché sur les rangées de chaises qui parsèment la nef, il les aligne, avec la délicatesse d’un orfèvre, avec de petits gestes, retenus, précis. Que rien ne dépasse : comme si tout en dépendait. Autour de lui, les passants, les touristes, les priants, traversent et le croisent sans trop le regarder. Avec son air cabossé et son regard fixé sur les barreaux des sièges, peut-être ne les rassure-t-il pas trop ? Il n’a pourtant qu’un mot à la bouche : "Tu veux que je fasse quoi ?"
Le drame des inutiles
À chaque fois qu’il me croise, qu’il se lie à quelqu’un, tout de suite fuse la question. On a l’impression que, quelle que soit la réponse qu’on voudrait y apporter, il la satisferait aussi vite que possible. Vous le croisez au hasard des rues de la ville : aussitôt, après avoir pris des nouvelles, il réitère la demande : "Tu veux que je fasse quoi ?" Vous lui dites que vous faites une course, il se propose de venir porter votre sac. Vous évoquez une tâche qu’immédiatement il suggère de l’accomplir pour vous. S’il a un sandwich à la main, il vous en offre une bouchée ; un café ? une gorgée.
Parmi les drames qu’engendre un système financier devenu maître de notre culture, il y a celui de l’inutilité d’un certain nombre d’entre nous. Ceux qui sont considérés comme trop faibles, trop fragiles, trop tout et qu’on paye pour surtout qu’ils restent chez eux. Humains devenus marginaux dans la construction d’un monde où on ne leur demande rien et qui doucement les submerge. Il y a ce film, maintenant ancien mais toujours magnifique, L’Arbre aux sabots, où l’on voit comment dans la campagne piémontaise miséreuse, les vieux paysans se lèvent aussitôt que frappe à la porte de leur pauvre logement un ravi qui demande à souper. Si les enfants ricassent nerveusement devant les manières étranges du visiteur, le vieux grand-père les reprend rudement : "Cet homme, c’est le Seigneur qui passe", leur dit-il. On se signe à son entrée, on le lève et on le sert. Et puis c’est tout.
Une joie qui naît ailleurs
Les ravis d’aujourd’hui sont vus comme des êtres bizarres, craints et regardés de loin. Ces gens-là sont devenus inutiles dans une société qui ne reconnaît plus la vulnérabilité comme le signe par excellence de l’existence humaine. Ils veulent faire quelque chose ? Mais quoi ? Que leur demander, leur confier ? Et puis, ils sont lents, d’une sociabilité parfois vite étouffante. Ils ne font jamais preuve de cynisme ou de ce que l’on appelle pudiquement "second degré". Sans être sans défaut, ils apparaissent comme porteurs d’une forme de pureté qui rend plus visible la triste grisaille dans laquelle nous nous sommes communément installés. Et à laquelle nous nous habituons de mieux en mieux. Notre chance ? Que les ravis ne se lassent jamais de nous relancer : "Tu veux que je fasse quoi ?".
Ces derniers jours, celui que je rencontrais quotidiennement semblait avoir disparu. Absent des carrefours avoisinant le clocher, absent de cette église où il venait souvent prier avec une tendresse confondante, il s’était comme évaporé. Un des jeunes qui le connaissent bien, et qui avait tissé avec lui des liens d’amitié et de confiance, me dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter : en bas de l’immeuble où notre ami réside, un chantier s’est ouvert. C’est là qu’il passe désormais le plus grand de ses heures. Chaque matin, il propose son aide et accompagne ceux qui régulent la circulation dans la rue, encourage les ouvriers qui terrassent, et propose à chacun un café ou une bouchée de son sandwich.
Il y a ce double sens dans le mot de "ravi" : celui qui est enlevé, celui qui est heureux. Ne pas se laisser emprisonner par les logiques du monde, tout en demeurant dans ce monde, et goûter une joie qui naît ailleurs, tout en prenant chair en nous. Des ravis : il y en a qui le sont de naissance, d’autres par accident. Et nous, pouvons-nous encore choisir de l’être ?












