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Portable à l’école, la grande incohérence

Portable à l'école, la grande incohérence

Depuis quelques années, une vague de numérisation engloutit les établissements scolaires, sous couvert de sacs plus légers et de modernité. Les conséquences ? Elles sont nombreuses et souvent néfastes.

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Hortense Stock - publié le 25/01/26
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Marche arrière sur les tablettes numériques, retrait de Pronote et semaine sans écran… Ces derniers mois, un florilège de dispositifs "anti-écrans" semble se répandre dans les établissements français, alors que l’Assemblée nationale étudie ce lundi 26 janvier une proposition de loi visant à interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La surutilisation des outils digitaux – et ses conséquences – interpelle de plus en plus. Soudés dans cette guerre aux écrans, collectifs, professeurs et associations donnent de la voix.

Leurs visages sont cachés derrière une tablette numérique, mais c’est à s’y méprendre ; les élèves manipulent l’outil en toute légalité. Depuis quelques années, une vague de numérisation engloutit les établissements scolaires, sous couvert de sacs plus légers et de modernité. Les conséquences ? Elles sont nombreuses – et souvent néfastes –, entre abandon des manuels papiers, disparition des agendas et baisse de concentration. Quand son établissement s’est intégré dans le rouage numérique, la professeure de lettres Agnès Fabre a tiré la sonnette d’alarme.

Agnès Fabre a cofondé le collectif Éducation Numérique Raisonnée en janvier 2024. "Le premier objectif était de plaider contre la numérisation des établissements", soutient-elle. Tribunes chez Le Monde et Télérama, audition auprès d’une commission d’experts… En quelques mois, l’association prend de l’ampleur et sensibilise de nombreux professeurs, à l’instar de Gabrielle Bollaert : "Depuis une dizaine d’années, je constatais une baisse de concentration des élèves et une augmentation des troubles de l’attention, concernant parfois quinze enfants par classe". La professeure d’histoire-géographie découvre le collectif ENR courant 2024, et prend part à l’aventure.

Désormais porte-parole de l’association, elle déplore : "Beaucoup d’élèves perdent le fil au bout de six ou sept minutes si je diffuse une vidéo pédagogique. Quand ils avaient encore des manuels papiers, il leur arrivait de rêvasser, mais les enfants restaient dans l’esprit de la matière. Face à un écran, c’est comme si on mettait un gâteau au chocolat sous leurs yeux, en ne leur autorisant qu’une seule part". Sans surprise, les tablettes restent sagement rangées dans les sacs lors de ses cours. Les polycopiés ont la côte, et la photocopieuse tourne à plein régime.

Résister à la pression sociale

Pour réguler l’usage des écrans, l’association a formulé dix propositions courant 2025 : instauration de cours d’éducation numérique, extension de la "pause numérique" en interdisant les téléphones, même dans les sacs… "En tant que professeur, je vois trop souvent des élèves venir au tableau avec le téléphone dans la poche arrière du jean", se désole Agnès Fabre. Ces propositions rencontrent du succès. Depuis la rentrée, l’établissement parisien Saint-Louis de Gonzague les a toutes appliquées, supprimant le portail numérique ENT et durcissant le règlement. "Si les téléphones sont confisqués, les parents doivent venir les récupérer à des horaires contraignants durant la semaine". La dissuasion semble fonctionner.

Autour d’ateliers parents-enfant, l’association "Lève les yeux" reconsidère la place du téléphone au quotidien. Un accompagnement jugé indispensable pour Hélène Gayomali, directrice adjointe de l’établissement Sœur Marguerite, à Clichy : « en tant qu’organe pédagogique, nous avons une responsabilité à l’égard de la solitude éducative des parents. Face à la pression sociale actuelle, il est dur de résister à cet achat ». À l’issue de ces ateliers, le pacte "Grandir mieux sans smartphone" est instauré, et les parents s’engagent solidairement à ne pas fournir de téléphone à leur enfant lors du passage dans le secondaire. À Sainte-Marguerite, le résultat est sans appel : 70% des élèves de 6ème sont dépourvus de smartphone.

"Jusqu’à onze heures par jour" sur les écrans

Quant aux lycées ? Les mesures y sont encore timides. Le numérique est pourtant omniprésent dans le quotidien des adolescents : "le temps d’écran grimpe jusqu’à onze heures par jour sur la tranche 16-25 ans", alerte l’association Lève les yeux. "Chez les filles, cette dépendance des réseaux accentue la comparaison, le rapport au corps. Les garçons, eux, sont davantage touchés par la violence et les jeux vidéo". Des tables rondes sont alors organisées avec les lycéens. "Ensemble, nous décortiquons le mécanisme de captologie plébiscité par les réseaux sociaux et nous parlons du phénomène addictif. Ce travail provoque un déclic". L’association propose ensuite des défis de déconnexion collectifs. "Agir ensemble inverse la tendance car les jeunes ont moins la “FOMO” – cette fameuse « peur de manquer un événement important".

Après ces interventions, un lycée des Yvelines a finalement rebroussé chemin. "L’établissement avait supprimé les cartes de cantine au profit d’un QR code à scanner. En plus d’obliger les élèves à avoir un smartphone, cette mesure intégrait les écrans durant la pause déjeuner, censée être une "coupure"", constate Lève les yeux. Petite victoire pour l’association.

Interdire les téléphones au lycée

Mais ces changements demeurent fébriles, et pour la députée Laure Miller, une politique plus ferme doit être instaurée. "Au collège, les chefs d’établissements constatent une évolution positive après l’interdiction de l’utilisation des téléphones portables. Il faut instaurer une continuité", argue-t-elle. Courant novembre 2025, la députée a déposé une proposition de loi visant à interdire l’usage des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, et son travail parlementaire n’omet pas la tranche d’âge supérieure : le texte prévoit d’étendre l’interdiction des téléphones portables aux lycées.

Si cette proposition de loi est acceptée, la députée souhaite ensuite s’emparer du "droit à la déconnexion", déjà évoqué en conciliabule avec le collectif ENR. "D’autres parlementaires sont déjà engagés sur le sujet, c’est un beau combat à travailler de pair. Et puis, ce pourrait être l’occasion de pousser ce thème au gouvernement…".

"L’Education nationale doit effectuer un examen de conscience"

Le gouvernement, cette fameuse ombre au tableau qui souffle tantôt le chaud, tantôt le froid. "L’Education nationale alerte régulièrement des dangers des écrans, mais elle adopte parallèlement un discours ambivalent", déplore Gabrielle Bollaert. "L’achat des manuels papiers n’est plus remboursé, tandis que les subventions augmentent en cas de transition vers le numérique".

Ambiguïté volontairement entretenue sous la pression des GAFAM, ou véritable méconnaissance des dangers d’un outil, perçu comme le progrès ? Quoi qu’il en soit, Laure Miller reste lucide : "l’Education nationale doit effectuer un examen de conscience et engager une réflexion pour décroître numériquement. Si les actions numériques ne relèvent pas d’un apport pédagogique, elles doivent être supprimées".

 

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