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Après les abus sexuels, les abus spirituels ?

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Paul Airiau - publié le 24/01/26
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La pratique des abus spirituels n’est pas une nouveauté, même si elle prend de nouvelles formes depuis plusieurs décennies. L’historien Paul Airiau, montre comment les communautés nouvelles nées dans les années 1975 ont été touchées.

Le très récent rapport sur les abus spirituels (et psychologiques et financiers) commis pendant près de quarante ans chez les bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre n’est pas sans avoir eu un certain écho médiatique. D’aucuns pourraient y voir une nouvelle offensive contre l’Église catholique, après celle utilisant les abus sexuels. À moins qu’il ne faille penser qu’il s’agit d’un approfondissement du dévoilement des turpitudes ecclésiales, pointant cette fois les violences exercées dans ce qui est le cœur du catholicisme tel qu’il s’autodéfinit, c’est-à-dire le rapport intime de chacun à Dieu. Après la dénonciation des atteintes au corps et à la psyché par le sexe, ce serait le tour de la mise en cause des atteintes au spirituel par le psychologique et le spirituel — dans les deux cas, un exercice pervers de l’autorité transformée en tyrannie.

Une réalité établie depuis les années 1990

Cependant, ce serait une erreur partielle de perspective que de penser que les violences spirituelles et psychologiques n’ont jamais vraiment fait surface dans le catholicisme français contemporain. En effet, c’est une réalité déjà perçue, établie et médiatisée, dans les années 1990, mais alors approchée par le biais de la lutte contre les "sectes" et les pratiques de manipulation mentale — l’actuel procès visant la Famille missionnaire de Notre-Dame s’inscrit dans ce cadre, tout comme une partie des compte-rendus du rapport sur les bénédictines de Montmartre.

Se cristallisent alors pour la première fois des interrogations lourdes sur les atteintes à la liberté dans des communautés catholiques. Il y a la mise en cause de la Contre-Réforme catholique de l’abbé Georges de Nantes tout au long des années 1990, avec notamment la mise sous curatelle renforcée d’une de ses religieuses en 1998, à la demande de ses parents. Il y a la publication de Les Naufragés de l'Esprit. Des sectes dans l’Église catholique, en 1996, qui publie des témoignages et analyse des dispositifs communautaires produisant des formes d’asservissement psychologique et spirituel. Il y a la fondation, par des parents de membres de communautés catholiques considérant leurs enfants adultes victimes de maltraitances diverses, de l’Aide aux Victimes de mouvements Religieux en Europe et Familles, l’Avref, en 1998. Il y a une enquête de La Vie sur des "dérives sectaires" dans cinq communautés religieuses en 2001.

Les violences spirituelles

Ces dénonciations et alertes ne sont pas sans produire un certain nombre d’effets, à l’instar des mobilisations hiérarchiques sur les agressions sexuelles cléricales, elles aussi davantage perçues depuis le milieu des années 1990. Les travaux de la Conférence épiscopale sur les violences sexuelles de la fin des années 1990 et du début des années 2000 ont leur pendant avec la création du Service Accueil Médiation pour la vie religieuse et communautaire (2001). La question n’est pas jugée indifférente. En effet, ce sont les groupes jugés les plus dynamiques du catholicisme français et pouvant être compris comme une des expressions de Vatican II qui sont mis en cause. Cependant, le thème de la violence spirituelle ne prend pas, supplanté par l’approche utilisant la notion de "dérive sectaire", alors que celui de l’abus sexuel se développe lentement mais sûrement. Le nombre relativement limité de travaux scientifiques ou théologiques consacrés à la violence ou à l’agression spirituelle le montre bien.

“Il est pourtant des violences sexuelles et spirituelles un peu partout, y compris dans les ordres anciens et les couvents vénérables.”

Il faut d’une certaine manière attendre que change le référentiel de compréhension pour que ces violences commencent à être étudiées. La prise de conscience de l’ampleur des abus sexuels (aux alentours de 5% du clergé ayant commis sous une forme ou une autre une ou des violences sexuelles de 1950 à 2020) et de leurs effets psychologiques et religieux, permet d’intégrer la violence spirituelle en la comprenant comme une autre modalité de l’abus de pouvoir — clérical le plus souvent, mais pas uniquement. La partielle focalisation sur les abus sexuels commis au sein des courants catholiques jugé les plus conformes à l’interprétation néo-intransigeante de Vatican II conduit à une focalisation sur les violences spirituelles en ces mêmes courants, ou dans les communautés religieuses plus anciennes s’inscrivant dans la même ligne (bénédictines du Sacré-Cœur, Famille monastique de Bethléem…). Il est pourtant des violences sexuelles et spirituelles un peu partout, y compris dans les ordres anciens et les couvents vénérables. Car, même si les modalités spécifiques de constitution, de fonctionnement et de recrutement des "communautés nouvelles" y ont facilité les mécanismes d’aliénation, la commission de violences sexuelles et spirituelles n’est pas liée aux options théologiques et ecclésiologiques.

Des lieux d’aliénation

Finalement, sont atteintes quasiment toutes les composantes de ce qu’on peut appeler la "quatrième vague militante" catholique française — quatrième vague car précédée par la vague congréganiste des années 1800 aux années 1870-1880, la vague du mouvement catholique des années 1870-1880 aux années 1910-1920, la vague d’Action catholique des années 1910-1920 aux années 1960-1970. Cette vague était le fruit et l’actrice de la décomposition-recomposition du catholicisme produit par Vatican II. Ses constituantes se fondaient sur une autorité de type charismatique incarnée en des prophètes-fondateurs/fondatrices, avec un fonctionnement largement réticulaire à partir de pôles d’enracinement plus ou moins articulés aux dispositifs diocésains. Elles s’étaient construites comme alignées sur et comme réalisatrices de la néo-intransigeance magistérielle, interprétation montino-wojtylienne de Vatican II, en investissant la virtuosité religieuse comme accomplissement de la vie catholique et le rapport conflictuel au libéralisme culturel de la modernité, spécialement en matière de mœurs. 

Ces caractéristiques, attractives pour une partie des catholiques critiques de l’application de Vatican II et repoussoirs pour d’autres favorables à une forme de transigeance, assuraient leur succès. C’est précisément sur ces points qu’elles sont aujourd’hui lourdement remises en cause, les moteurs de leur succès se révélant avoir été aussi des lieux d’aliénation parfois très poussée — violences et agressions sexuelles, violences et agressions psychologiques et spirituelles.

Un nouveau cycle de mobilisation ?

Aussi n’est-il pas interdit d’envisager que soit en train de s’étioler sous nos yeux une étape de l’histoire du catholicisme français, pendant que se constituent des réalités, des formes et des structures que l’on ne devine pas encore vraiment. Peut-être seront-elles les éléments d’un nouveau cycle de mobilisation catholique face à la modernité — qui, comme tous ceux qui les ont précédés, oublieront ce qui leur a permis d’être et feront foin de toute forme de modestie.

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