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Tendance “no kids” : “Il s’agit d’une forme de discrimination d’une partie de la population”

La SNCF a créé la polémique en proposant une nouvelle offre dans ses trains : un espace interdit aux moins de 12 ans.

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Anna Ashkova - publié le 23/01/26
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En lançant son service "Optimum", réservé aux professionnels et interdit aux enfants de moins de 12 ans, la SNCF relance le débat sur la place des enfants dans les espaces publics. Derrière la promesse de confort et de tranquillité, se dessinent des enjeux plus profonds de vivre-ensemble et de regard porté sur l’enfance. Zoé Moody, chercheuse et professeure en psychologie scolaire à l'Université de Lausanne décrypte ce phénomène pour Aleteia.

Avec le lancement de son offre "Optimum", réservée aux professionnels et excluant les enfants de moins de 12 ans, la SNCF a ravivé un débat sensible sur la place des enfants dans les espaces collectifs. Longtemps cantonnée au secteur touristique ou à certaines initiatives privées, la logique des espaces "no kids" semble désormais gagner les services publics, soulevant des questions de discrimination, de vivre-ensemble et de conception de l’espace commun. Plus largement, cette évolution interroge le rapport de notre société à l’enfance. Décryptage avec Zoé Moody, chercheuse et professeure en psychologie scolaire à l'Université de Lausanne et collaboratrice scientifique au Centre interfacultaire en droits de l'enfant de l’Université de Genève.

Aleteia : La SNCF a lancé depuis plusieurs semaines un nouveau service « Optimum » à destination des professionnels, excluant les enfants de moins de 12 ans. Comment analysez-vous cette annonce et le signal qu’elle peut envoyer sur l’usage des espaces communs ?
Zoé Moody : Elle est frappante car elle émane d’un service public, ce qui diffère de ce qu’on a vu jusqu'ici. La tendance "no kids" commence à être de plus en plus visible. Le secteur touristique s’est engagé sur cette voie ces dix dernières années, mais en réalité de nombreux travaux parlent de ses prémisses, comme le fait de ne pas vouloir installer des aires de jeux dans certains quartiers, car elles sont sources de bruit. 

L’idée qu'on peut se permettre d’avoir des espaces qui ne sont pas gênés par les enfants existe depuis longtemps et aujourd’hui elle se traduit par une forme de légitimation, par le fait qu’il y aurait une clientèle qui souhaite avoir un certain confort. En réalité, il s’agit d’une discrimination car on exclut toute une partie de population sur la base de comportements qui ne sont pas clairement établis. 

D’où vient selon vous cette évolution et quelles logiques (culturelles, économiques ou sociales) la sous-tendent ?
Plusieurs explications permettent de comprendre cela. Les enfants n’ont pas les mêmes droits que les adultes. L’enfant n’a pas le même statut dans la société que les adultes et, par conséquent, il y a une forme d'acceptation de son exclusion. Certes, il y a des espaces où il n'est pas approprié qu’il soit inclus, comme des clubs érotiques car l’interdiction vise à les protéger, ou les spas où la température peut être très élevée et porter atteinte à leur santé, mais ce sont des raisons valables. Dans le cas des restaurants, des hôtels et désormais des voitures SNCF, il est question de confort des autres. Il est à noter qu’on peut rendre le trajet agréable aussi pour les enfants : en Suisse, il y a des voiture pour enfants avec des toboggans, etc. 

Les comportements enfantins ont leur place dans l’espace public, dans la communauté. 

Il y a aussi un autre argument : les parents n’éduquent pas leurs enfants qui ne savent donc pas bien se comporter dans des espaces publics. Et on se focalise sur un autre point, celui de l’éducation bienveillante remise en cause par des personnes qui ne sont pas d’accord avec ces principes. 

Que révèle cette mise à distance de l’enfant dans certains espaces, de la perception de l’enfance et de la parentalité dans notre société ?
Certains avancent : "Quand on avait nos propres enfants, on s'assurerait qu’ils se comportent bien et ne gêne pas les autres." Ce à quoi les parents d’aujourd’hui répondent : un enfant est un enfant, s’il a besoin de bouger, il a sa place dans une société inclusive. Les comportements enfantins ont leur place dans l’espace public, dans la communauté. 

Peut-on y voir un phénomène passager, lié à des contextes particuliers, ou le signe d’une évolution plus profonde de nos modes de vie et de nos priorités collectives ?
Même si ces espaces "no kids" sont encore marginaux, on commence à renforcer l'idée que les enfants ne sont pas les bienvenus. On risque de se retourner avec de plus en plus d’espaces où ils seront interdits, jusqu’à ce qu'on ne les ait plus que dans les espaces privés. L’enjeu serait au contraire d’augmenter la tolérance au lieu de créer des espaces "no kids". 

Comment concilier le besoin de tranquillité exprimé par certains adultes et le principe du vivre-ensemble, qui inclut aussi les enfants dans les espaces partagés ?
Dans le cas de la SNCF, on cherche la tranquillité pour travailler, nous sommes donc dans une société qui ne se déconnecte pas. Le temps du voyage devient un temps productif et un temps sérieux dans lequel l’enfance n’a pas sa place. Or, dans un espace public, il n’y a pas que les enfants, dans un train, vous pouvez avoir une personne qui ronfle, dans un restaurant, vous pouvez être assis à côté d’une personne qui a un chien ou une dame âgée un peu sourde qui va parler fort à son mari. Se rendre dans un espace public implique de se confronter aux autres. Vivre-ensemble, c’est vivre avec les autres, les côtoyer. Comment voulez-vous que la génération future sache se comporter dans des restaurants ou des hôtels si on ne les laisse jamais y aller. Aller dans un restaurant, c’est aussi s'intéresser à la gastronomie, qui fait partie de la culture française. Les enfants sont des acteurs sociaux. Ils ont le droit à fréquenter les espaces publics, à se mouvoir en liberté, l’article 31 du droit à l’enfance concerne le droit à la culture, ils ont le droit d’avoir la culture de la table… 

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