Pilote de voltige, conférencière et figure engagée de l’aviation française, Dorine Bourneton incarne une trajectoire hors du commun. Devenue paraplégique à la suite d’un accident d’avion à l’adolescence, elle a transformé son épreuve en moteur, repoussant les limites que certains qualifieraient d'infranchissables. Première femme paraplégique au monde à devenir pilote de voltige, à travers ses conférences auprès d’entreprises, d’institutions et d’écoles, elle œuvre depuis des années pour l’inclusion et le dépassement de soi, partageant non seulement son histoire et ses combats, mais aussi les clés de la reconstruction et de l’audace.
À partir du 28 janvier 2026, elle se lance dans le théâtre. Sur les planches au Théâtre du Petit Montparnasse, elle propose un spectacle pour transmettre autrement son envol, la richesse de son parcours et célébrer ces rencontres décisives qui peuvent transformer des vies. Rencontre avec cette femme pétillante qui, avec plus de 1.200 heures de vol à son actif, a fait du ciel un terrain de liberté.
Aleteia : Vous êtes la première femme pilote de voltige handicapée au monde. D'où vous vient cette passion pour l'aérien ?
Dorine Bourneton : De mon père. Il était ambulancier et avait une grande passion pour l'aviation. Quand j'étais petite, il me racontait l'histoire des pionniers de l'Aéropostale, Antoine de Saint-Exupéry, Henri Guillaumet, Jean Mermoz… Ces hommes qui ont tracé les premières lignes aériennes de l'histoire et qui étaient prêts à donner leur vie pour la ligne, pour le courrier, pour cette conquête du ciel. Et il en parlait avec tellement de passion qu’il a suscité en moi l'envie de découvrir à mon tour l’aviation.

Un jour, il a pris la décision d'apprendre à piloter des petits avions, de vivre son rêve. Je me souviens du jour où j'ai découvert le ciel à l'arrière de l'avion pendant qu’il prenait ses leçons de pilotage. Je me suis dit : "Wow, mais quel moyen formidable que d'utiliser un avion pour aller découvrir le monde, pour aller à la rencontre des autres, mais aussi pour venir en aide aux autres". Je me disais que quand je serai grande, j'utiliserai moi aussi l'avion pour transporter du fret et des vivres, pour voler en Afrique ou en Alaska, dans des endroits du monde un peu perdus, inhospitaliers.
Vous auriez pu rêver de devenir pilote de grandes lignes. D’où vous venait cette envie d’aider votre prochain ?
Mes parents étaient ambulanciers et, de par leur métier, vivaient dans l'urgence mais aussi dans le don. J'ai grandi dans cet état d'esprit là et j'avais besoin, moi aussi, de m'orienter vers une discipline où j'allais être aussi dans le don de moi-même.
Votre vie bascule le 12 mai 1991. Vous partez faire un vol avec des amis, dont un qui venait d'obtenir son brevet de pilote et vous vivez une véritable tragédie. Votre avion s'écrase sur le mont d’Alambre.
Je me suis inscrite à l’âge de 15 ans à l'aéroclub d'Auvergne car à l’époque il y avait deux façons de devenir pilote : soit avoir de bonnes notes pour intégrer par la suite une grande école, soit commencer jeune et acquérir de l'expérience. Et moi, c'était plutôt mon cas. Un jour l'aéroclub a organisé une sortie pour aller à la rencontre des pilotes de Canadair à Marignane, qui étaient pour nous nos héros des temps modernes. Ce jour-là, il ne faisait pas beau, il y avait de la brume. On n'aurait pas dû partir, mais on est partis. Sur la route, on s’est retrouvés confrontés au mauvais temps, aux nuages. L'avion, dans lequel je me trouvais en tant que passagère, est rentré dans un de ces nuages et devant, il y avait une montagne que l'on a percutée.
Les trois autres n'étaient plus là, et je me suis dit immédiatement que j'allais me relever de cet accident en leur mémoire.
On était quatre, j’étais la seule rescapée. J'ai attendu les secours pendant douze heures. C'est un radio-amateur, une personne handicapée d’ailleurs (il avait de l'hyperacousie), qui a entendu mes cris et m'a sauvée. À ce moment-là, j’étais vivante et ça me suffisait. Je ne pensais pas à mon dos fracassé ni au fait que je ne sentais plus mes jambes. Je me disais juste : "Je suis vivante".
À l’hôpital, les médecins vous annoncent que vous allez rester paraplégique, que vous ne pourrez plus jamais marcher. Et malgré ce verdict, vous décidez de persévérer. Quel était votre moteur ?
Les trois autres n'étaient plus là, et je me suis dit immédiatement que j'allais me relever de cet accident en leur mémoire. Et puis, il y avait aussi de la joie, elle a toujours été mon véritable moteur. Quand je ne l'avais pas en moi, j'allais la chercher chez les autres. J'en ai pris conscience à l'hôpital.
Quand j'ai appris que j'allais rester toute ma vie clouée sur un fauteuil roulant - moi qui adorais danser, faire du vélo, crapahuter en hiver, faire de la luge, les batailles de boules de neige - ça a été très violent. Je me suis enfermée dans ma chambre d'hôpital, en me faisant la promesse de ne plus jamais quitter mon lit. Et c’est là que j’ai entendu dans les couloirs les rires de deux garçons en fauteuil roulant, dont un en fauteuil électrique. Je suis allée les voir en disant : "Comment faites-vous ? Comment pouvez-vous rigoler ?" Et l’un d’eux m’a répondu avec un immense sourire : "On est en vie, alors on ne va pas s’emmerder pour des jambes. La vie est là, la vie est plus forte que tout." Et ça a tout changé. J’ai gardé cette phrase toute ma vie.
D'autres auraient abandonné le ciel, mais pas vous. Trois ans après le tragique accident, vous quittez vos parents et votre village natal, Noirétable (Loire), pour apprendre le métier de l'aviation. Où êtes-vous allé puiser ce courage alors que vous n’avez que 19 ans ?
Chez ma mère, Isabelle. Elle avait aussi un handicap, une myopathie découverte vers ses 40 ans. C'était une femme très courageuse, une femme forte et digne. Elle ne se plaignait jamais. Après l'accident, il y avait beaucoup de colère en moi, de la tristesse, de la peur. Mais grâce à mes parents, j'ai appris à orienter ces émotions pour en faire quelque chose de bon.

La colère est une force extrêmement puissante. Elle peut vous faire aller de l’avant. Et moi, j’étais en colère. J'étais en colère contre cette société qui ne prenait pas en compte le handicap, qui n'était pas adaptée, qui n'était pas inclusive. Je voulais faire changer le regard sur le handicap. Reprendre les commandes d'un avion, c’était une façon de retrouver ma liberté dans le ciel mais aussi de contrer et de répondre à ce manque-là.
Avez-vous dû vous battre pour votre place dans le ciel ?
Je ne me suis pas battue pour obtenir mon brevet de pilote. Je me suis plutôt battue contre moi-même et mes peurs. Ça m'a fait grandir. J'ai d’ailleurs beaucoup appris en termes de dépassement de soi. Quand on réussit quelque chose, on prend conscience du processus de réussite et ça vous donne envie d'aller plus loin.
Et après le brevet de pilote, j'ai eu envie de continuer pour pouvoir devenir pilote professionnel. C’est alors que j’ai découvert que ce métier était interdit aux handicapés. Et j'ai décidé à ce moment-là de me battre. Non pas seulement pour moi, mais aussi pour les autres, pour faire changer le regard sur le handicap.
Mais pour cela, il fallait d’abord accepter le handicap et vivre avec le fauteuil roulant. Accepter, c'est faire preuve d'ouverture plutôt que d’enfermement et ça a été ma plus grande victoire. Je pense que l’aviation y a joué quelque chose dans cette acceptation, d’absorber le choc pour en faire quelque chose.
Vous êtes devenue la première femme pilote de voltige handicapée au monde. Vous dites souvent que le ciel est votre espace de liberté, mais le ciel évoque aussi un horizon de foi. Comment ces deux réalités se rencontrent-elles dans votre vie ?
J’ai le sentiment d’être protégée, d’avoir des anges qui me protègent. Je parle au ciel, et le Ciel me répond. La voltige m’a rendue visible, pour que cette résilience soit reconnue. Et souvent, quand je me retrouve en difficulté, dans une impasse ou que je vis un moment de doute, je parle à mes anges, je parle au ciel et ils me répondent. C'est si merveilleux !
On a tous des ailes. Parfois elles sont brisées, bridées, atrophiées, blessées, mais elles sont là et on peut tous avoir la force de les déployer, de réaliser nos rêves, d'atteindre nos objectifs.
La voltige a été une réponse à cet appel du ciel. La résilience que j’ai appris à mobiliser est une compétence à part entière. Mais elle n’avait de sens pour moi que si elle était reconnue, entendue, partagée. Il fallait donc la montrer, la rendre visible. Et faire de la voltige aérienne, ça voulait dire pour moi participer à des meetings aériens, participer à des choses, danser dans le ciel et devenir visible, visible aux yeux du grand public. Visible aussi parce que je devenais à ce moment-là aussi la première en France. C'était aussi une façon pour moi de faire connaître mon histoire.
Justement, votre histoire vous la racontez dans vos ouvrages, dans vos conférences, et désormais sur scène. Que souhaitez-vous transmettre à travers votre spectacle ?
Le grand message que je souhaite transmettre dans cette pièce, c’est qu’on a tous des ailes. Parfois elles sont brisées, bridées, atrophiées, blessées, mais elles sont là et on peut tous avoir la force de les déployer, de réaliser nos rêves, d'atteindre nos objectifs. Et c'est la grande leçon de cette pièce de théâtre.

Pour conclure, comment résumeriez-vous votre philosophie de vie en quelques mots ?
Il y a beaucoup de jolies phrases qui pourraient résumer ma vie, ma philosophie. Mais je crois que tout est une question de regard. Savoir regarder, porter son regard de la bonne façon qu'il soit. Il faut avoir le goût des autres. C'est lui qui donne le goût de tout. Le goût du dépassement de soi, le goût du travail bien fait, le goût de l'engagement.
Pratique
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