Loin des clichés moyenâgeux qui l'entourent, la lèpre continue de toucher chaque année des milliers de personnes dans le monde. En moyenne, elle frappe une personne toutes les trois minutes dans le monde, explique à Aleteia le docteur Pierre-Joseph Kaba, chirurgien plasticien spécialisé dans les maladies tropicales négligées cutanées à l’Institut Raoul Follereau de Manikro, en Côte d'Ivoire.
Arrivé à Adzopé (au sud du pays) en 1995 pour son internat, il découvre sa vocation dans un milieu difficile, en manque de moyens. Touché par l'engagement du personnel soignant et par les malades, il décide de se spécialiser en chirurgie reconstructrice et se forme en Europe. Depuis 2020, il exerce son métier exigeant au centre Raoul Follereau de Manikro situé près de Bouaké, au centre de la Côte d'Ivoire, après dix années de fermeture liée à la guerre. Son rôle : restaurer les fonctions du corps, souvent atteintes après les infections causées par la lèpre, une fois celle-ci guérie. Son action permet à des patients de retrouver confiance en eux et de leur restituer leur pleine autonomie. "Les déformations liées à la lèpre entraînent un double fardeau : le handicap fonctionnel et le regard social, extrêmement lourd. Au-delà de l’aspect physique, nous rendons la dignité, l’espoir et l’estime de soi", confie le médecin à l'occasion de la 73e édition de la Journée mondiale des malades de la lèpre, les 23, 24 et 25 janvier.
Aleteia : En Europe, la lèpre est souvent perçue comme une maladie lointaine, presque disparue. Est-elle encore une réalité préoccupante aujourd’hui ?
Docteur Pierre-Joseph Kaba : Oui, très clairement. Contrairement à l’idée répandue, la lèpre touche encore de nombreuses personnes dans le monde. Toutes les trois minutes, un nouveau cas est dépisté. Selon les derniers chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, on recense environ 180.000 cas dans 133 pays. Les pays les plus touchés sont l’Inde, le Brésil et l’Indonésie, mais il ne faut pas oublier qu’environ 130 autres pays sont également concernés. La lèpre n’est donc ni rare, ni confinée à quelques régions du globe.

Quelle est la situation en Côte d’Ivoire et plus largement en Afrique de l’Ouest ?
En Côte d’Ivoire, on observe entre 500 et 600 nouveaux cas par an depuis environ cinq ans. Ce chiffre est probablement appelé à augmenter, non pas parce que la maladie progresse, mais parce qu’une campagne active de dépistage est actuellement menée, avec le soutien de la Fondation Raoul Follereau. Au moment où je vous parle, des équipes sont sur le terrain pour identifier les malades. Depuis mon arrivée à Manikro en 2020, nous avons dépisté 301 cas de lèpre jusqu’au 31 décembre 2025, dont 33 % dans la seule zone de Manikro. Cela montre à quel point le dépistage de proximité est essentiel.
Il faut dire haut et fort que la lèpre est guérissable. Le véritable défi est le diagnostic précoce, avant l’apparition des infirmités.
À quel stade les patients arrivent-ils le plus souvent en consultation ? Quelles sont les manifestations que vous observez ?
La lèpre débute presque toujours par une tache cutanée, souvent plus claire que la peau normale, associée à une perte de sensibilité. C’est un signe que nous retrouvons chez tous les patients. Mais trop souvent, les malades arrivent tardivement. Parmi les 301 cas diagnostiqués, 30 % présentaient déjà des infirmités de degré 2, c’est-à-dire des complications sévères liées à l’atteinte des nerfs : déformations des doigts, plaies chroniques des pieds, perte de doigts ou d’orteils, paralysies, voire déformations du visage.
Quel regard portez-vous sur ces patients lorsqu’ils arrivent dans cet état avancé ?
Je n’éprouve aucune répugnance. Je vois avant tout un malade, et je sais que je peux le soigner. Bien sûr, nous respectons des règles de protection, mais notre rôle est de traiter, d’accompagner et de réparer. Il faut rappeler que le traitement de la lèpre est gratuit, avec des protocoles de six ou douze mois selon les formes. Les patients atteints d’infirmités sévères sont hospitalisés systématiquement. Grâce au soutien de la Fondation Raoul Follereau, nous avons pu réhabiliter un pavillon de 34 lits dédié à ces malades.

Votre travail de chirurgien plasticien permet de réparer des corps marqués par la maladie. En quoi cette reconstruction est-elle aussi une reconstruction humaine ?
Les déformations liées à la lèpre entraînent un double fardeau : le handicap fonctionnel et le regard social, extrêmement lourd. Une main déformée, un pouce paralysé, suffisent à identifier quelqu’un comme ancien lépreux. La stigmatisation est encore très forte. Les malades tentent d’abord de rester dans leur communauté, mais finissent souvent par en être exclus. Lorsque nous opérons, nous rendons une fonction : la capacité d’attraper, d’écrire, de travailler. Mais au-delà de l’aspect physique, nous rendons la dignité, l’espoir et l’estime de soi. Le patient retrouve une autonomie, une place dans la société. C’est une véritable renaissance.
Avez-vous un cas qui illustre particulièrement cet impact ?
Oui, celui d’Armel. Il avait 7 ans lorsqu’il est arrivé chez nous avec des infirmités de degré 2, surtout au niveau des mains. Nous l’avons d’abord traité médicalement, puis opéré pour restaurer la fonction de ses mains. En 2018, plus de vingt ans plus tard, alors que j’étais au bloc opératoire, on m’annonce qu’un ancien patient souhaite me voir. Armel était devenu un homme. Il était revenu simplement pour me remercier. Il avait poursuivi sa scolarité, réussi le concours d’instituteur, et pouvait écrire au tableau. Ce jour-là, j’ai vu concrètement ce que signifie soigner un enfant à temps : changer une vie entière. Cela donne un sens profond à notre travail.
À l’occasion de la Journée mondiale des malades de la lèpre, quel message souhaitez-vous transmettre ?
Il est essentiel de rappeler que la lèpre existe encore. Elle n’est pas une maladie du passé. Mais surtout, il faut dire haut et fort qu’elle est guérissable. Le véritable défi est le diagnostic précoce, avant l’apparition des infirmités. Enfin, il est urgent de lever la stigmatisation. À l’ère du numérique, l’information circule vite : utilisons-la pour expliquer, sensibiliser et montrer que l’on peut guérir, soigner et accompagner les personnes atteintes de lèpre à tous les niveaux.









