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“T’es mort ?”, l’appli chinoise qui ne donne pas la vie

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Henri Quantin - publié le 21/01/26
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Dans un monde de solitudes connectées, l’appli chinoise "Êtes-vous mort ?" cumule toute l’absurdité de la vie moderne, relève l’écrivain Henri Quantin. 

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Une bonne partie de la presse s’est fait l’écho d’une nouvelle application chinoise, Sileme, que sa traduction rend un peu inquiétante : "Êtes-vous mort ?" D’autres traduisent "Es-tu mort ?" [ou "T’es mort ?"], sans qu’on sache si c’est parce qu’ils ont le tutoiement plus facile ou parce qu’ils connaissent mieux le mandarin. Le principe est simple : se connecter tous les deux jours, en cliquant sur un gros bouton, pour confirmer qu’on est bien en vie. En absence de clic, l'application envoie un message à l’adresse choisie par l’utilisateur pour l’informer de ce silence préoccupant.

Tous les ingrédients de la vie "moderne"

Au jeu tragicomique de l’anecdote qui offrira la meilleure parabole du monde actuel, Sileme peut viser les premières places, tant l’application cumule, en un condensé saisissant, tous les ingrédients de la vie "moderne" poussée jusqu’à l’absurde, mélange inédit où l’insignifiance rivalise avec l’angoisse métaphysique.

Premier ingrédient, bien sûr, le paradoxe d’une solitude d’autant plus grande que la population est nombreuse. "Aujourd'hui, en Chine, plus de 106 millions de personnes vivent seules, soit près de 20% des ménages", précise un journaliste. Une phrase comme celle-ci ne nous étonne même plus, alors que les incongruités qu’elle contient (seuls par millions, ménage à un) pourraient lui valoir une place dans une pièce de Ionesco.

L’incapacité à nouer des liens

Deuxième ingrédient, tout aussi paradoxal : l’incapacité grandissante à nouer des liens, dans un monde qui a fait de la communication sa nouvelle divinité. Chaque jour accomplit un peu plus la géniale prophétie du regretté dramaturge Valère Novarina, mort le 16 janvier dernier : "À force de communiquer, nous finirons tous muets." Sur ce point, inutile d’aller chercher des paraboles en Chine : trois adolescents penchés côte-à-côte sur leurs téléphones dans la cour d’un lycée suffisent.

Du portable-tétine pour le bébé au portable-viatique pour le mourant, plus rien ne semble échapper à l’âge du push-button.

Troisième ingrédient, la fausse réponse technologique à un drame humain. Du portable-tétine pour le bébé au portable-viatique pour le mourant, plus rien ne semble échapper à l’âge du push-button. "Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau", dit un personnage modérément optimiste de Beckett. L’éclat artificiel d’un écran ne suffira pas à secourir ceux qui cherchent la source de la lumière. Au chapitre beckettien, on est frappé par la coexistence d’une génération de vieillards qui ont peur de mourir et d’une génération de jeunes gens qui ont peur de vivre.

Un bref sourire

Pour qui guette une lueur dans ce monde où l’auxiliaire de mort, numérique, remplace l’auxiliaire de vie, incarnée, une amusante décision chinoise offre un bref sourire. Conscient du rôle de la crise démographique dans cette envolée des personnes seules, le gouvernement a modifié ses lois fiscales depuis le 1er janvier : les services de garde d'enfants sont exemptés de taxe, alors qu'une TVA est instaurée sur… les préservatifs.

Même si on peut douter de ses résultats, la mesure prise offre une parabole alternative à celle que l’on peut tirer de l’application "Êtes-vous mort ?". Venant du pays qui fut le champion du contrôle des naissances, elle sonne comme un aveu : un monde qui fait de l’enfant un danger dont il faut se "préserver" ne peut qu’étendre peu à peu cette méfiance à toutes les autres personnes rencontrées. Et un monde qui refuse de transmettre la vie finit par craindre la vie elle-même. Voilà une parabole plus riche en perspectives que le bouton qui signale que vous n’êtes pas encore mort.

Donner sa vie

On voit que la démographie ne va jamais sans une philosophie. Qu’il y ait 500 millions de petits Chinois ou qu’il n’y ait que moi, que moi, que moi, la question décisive reste la même : ma vision de la vie va-t-elle au-delà de mon nombril, qu’il soit corporel ou numérique ? Quelle que soit l’utilité des mesures économiques ou techniques, elles n’apprendront jamais à personne à s’ouvrir à ce qui le dépasse et à comprendre que donner sa vie est la meilleure manière de ne pas la perdre.  L’application "Êtes-vous mort ?", on s’en doute, connaît déjà un succès international et ne demande qu’à s’étendre encore, dans un monde de solitudes connectées encore plus nombreuses. Les mesures fiscales de la Chine contre la crise démographique, en revanche, ont peu de chances d’être imitées. Peut-être les députés français jugeront-ils même que les lois chinoises menacent notre modèle de société et s’empresseront-ils d’inscrire dans la Constitution le droit à des préservatifs non-taxés. Ce ne serait guère différent, après tout, de leur réaction après les décisions américaines sur l’avortement. La troisième parabole que cela offrirait serait, en tout cas, aussi instructive que les deux autres.

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