La fixation de Donald Trump sur le Groenland n’est pas seulement un caprice de dirigeant brutal et fantasque, analyse le géopolitologue Jean-Baptiste Noé. Comprendre la réflexion stratégique américaine oblige les Européens à repenser leur espace.
Donald Trump n’en démord pas : il veut mettre la main sur le Groenland. Et voici cet espace de 2,166 millions km² et de 56 millions d’habitants souvent négligé, très peu évoqué, qui se retrouve au centre de l’actualité et des tensions mondiales. Qui plus est entre pays alliés : Donald Trump ne se contente pas de revendiquer une possession territoriale, il sème la discorde au sein de l’OTAN, fragilise l’alliance atlantique et bouleverse les habitudes européennes.
Pour les États-Unis : la sécurité d’abord
Tout au long de leur histoire, les États-Unis ont revendiqué à plusieurs reprises la possession du Groenland, prolongement logique pour eux du contrôle de ce qu’ils nomment "l’hémisphère occidental", c'est-à-dire le continent américain, de la Terre de Feu au pôle Nord. Pour autant, le Groenland fut longtemps une marge du monde, peu connue, peu explorée, si ce n’est par quelques explorateurs français, comme Jean Malaurie.
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Tout change depuis quelques années. La perspective de gisements de métaux, dits "terres rares", mais en réalité présents ailleurs dans le monde, aiguise les appétits. L’intérêt américain est plus profond et repose, d’abord, sur des logiques sécuritaires. De la même façon que les États-Unis ne voulaient pas de missiles soviétiques à Cuba, qui étaient pour eux une menace directe, ils ne veulent pas d’installation chinoise au Groenland, car cela menace leur sécurité intérieure. L’installation de base scientifique servant de couverture à de potentielles écoutes, ils refusent de voir Pékin s’installer à quelques encablures de leur territoire. Et ils estiment, non sans raison, que le Danemark a délaissé cet espace. Or, en géopolitique le vide est toujours comblé. Les États-Unis estimant que le Danemark ne s’occupe pas du Groenland, c’est à eux d’occuper l’espace afin de ne pas le laisser aux mains des Chinois et des Russes.
Pour les Européens : une opportunité à relever
Une carte centrée sur le pôle Nord montre bien que cet espace autrefois en marge est désormais un nouveau lieu de la confrontation mondiale. Avec le développement de nouveaux brise-glaces et l’accession des routes maritimes au printemps et en été, le pôle Nord devient un centre mondial de la géopolitique. Et pour les États-Unis, il est hors de question d’être à l’écart.
À tous ceux qui croyaient la fin de l’histoire, force est de constater que celle-ci s’accélère. Les Européens sont confrontés à une compétition militaire et stratégique directe sur leur front Est, avec le défi russe. Le front méditerranéen demeure fragile, entre Gaza et Syrie. Le front Sud, interface entre l’Europe et l’Afrique, reste un lieu de préoccupation, avec l’arrivée des trafics. Désormais, ils doivent compter sur un front supplémentaire, au Nord, ouvert non seulement par un allié, mais par celui-là même qui était, depuis 1945, le garant de leur sécurité. Un coup de poignard qui déstabilise toute l’alliance atlantique, qui fragilise l’OTAN et qui oblige à une révision complète de la réflexion stratégique et géopolitique.
Repenser l’autonomie stratégique
Que Donald Trump publie, au mépris de toutes les règles de la diplomatie et de la courtoisie, des échanges privés avec Emmanuel Macron, en dit long sur la fracture du lien de confiance. Certes, Donald Trump ne sera plus président dans trois ans et, après les midterms de cette année, il sera un "canard boiteux", éclipsé par le combat pour la présidentielle de 2028. Mais il serait erroné de penser qu’après lui, la situation reviendra à ce qu’elle était avant lui.
La tension pour le Groenland oblige les pays d’Europe à repenser leur autonomie stratégique, leur défense, leurs rapports aux États-Unis. Il leur faut prendre conscience de l’état de servitude technologique qui réduit considérablement leurs marges de manœuvre. Ce sont les adversaires qui nous façonnent et nous obligent à nous positionner. Russie, islamisme, trafics de drogue et d’êtres humains ont nécessité, selon leurs spécificités, des réorganisations stratégiques. Les États-Unis ne sont pas un ennemi, mais un compétiteur, qui sortent de la compétition feutrée et juridique pour engager celle du bras de fer et de l’épreuve de force avec les pays d’Europe. C’est indéniablement un test de caractère. La façon dont les Européens vont gérer cette crise dira beaucoup de leur capacité à rester dans l’histoire.












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