La papauté est un phénomène étrange et sans pareil dans le monde. Ce n’est pas, comme les autres positions qui confèrent la célébrité ou le vedettariat, le produit de personnalités exceptionnelles ou de conjonctures cataclysmiques. Pour commencer, c’est une charge attribuée par élection sans que (du moins en principe, en tout cas à présent et depuis pas mal de temps) les candidatures soient admises.
Vingt siècles d’histoire
La fonction a traversé les siècles et a certes évolué, mais uniquement dans ses formes extérieures. Ainsi, le pape n’a pas toujours résidé à Rome, bien qu’il doive son autorité au fait d’en être l’évêque : il s’est installé en Avignon pendant près de soixante ans (1309-1378). Et il n’a pas toujours été habillé en blanc : ce n’est vrai que depuis saint Pie V qui, élu en 1566, a gardé sa robe dominicaine de laine écrue. L’institution a survécu à bien des crises : pontifes martyrisés, assassinés, persécutés, concurrencés, déposés, contestés parce que trop ou pas assez rigoureux, indignes, manipulés, placardisés...
Mais quand un pape meurt, les chefs d’État ou de gouvernement se pressent à ses obsèques et le monde entier retient son souffle jusqu’à ce que son successeur soit connu. On se met alors à éplucher frénétiquement les détails de sa biographie pour tâcher de prévoir ses forces et ses faiblesses, ses priorités et ses préventions. Ce n’est pas sans intérêt, et de toute façon inesquivable. Car les moyens de communication modernes diffusent une masse d’informations fragmentaires (écrites, visuelles et sonores) qui imposent des impressions plus puissantes que les énoncés théoriques sur les prérogatives et responsabilités du successeur de saint Pierre.
Colorations personnelles d’un dessin bien défini
Il est cependant clair que tout ce que dit et fait (ou ne dit pas et ne fait pas) Léon XIV ne se déduit pas de son passé de religieux américain de l’ordre de Saint-Augustin, devenant prieur général de cette congrégation internationale, missionnaire et plus tard évêque au Pérou dont il a pris la nationalité, puis appelé à Rome et promu cardinal à peine deux ans avant d’être élu. On peut dire qu’en règle générale, le parcours antérieur et le caractère du pape n’ajoutent qu’un peu de couleur dans le cadre déjà diversifié, assez nettement structuré et dessiné de sa mission.
Dans le cas du pape actuel, on a du mal à repérer depuis mai dernier des pigments vifs et criards éclipsant des tonalités plus classiquement neutres, et donc à déterminer s’il est de tempérament préservateur ou novateur, s’il est en rupture ou non avec son prédécesseur, s’il va bientôt trancher dans les débats internes en cours (sur le mariage des prêtres et l’ordination de femmes, sur la "liberté liturgique", etc.). Il est inclassable et il prend son temps.
Au-delà des problématiques à court terme
Déjà, physiquement, d’après son apparence, ce n’est ni un "bon gros" comme Jean XXIII ou François, ni un maigrelet ascétique du format de Pie XII ou Paul VI, ni un athlète sur le modèle de Jean Paul II, ni un doux intellectuel dans le genre de Benoît XVI. Est-ce à dire qu’il se situe dans un équilibre, un juste milieu, par diplomatie, par prudence, voire par perplexité ? L’impatience souvent partisane qui nourrit ce soupçon imagine un peu hâtivement le pape enfermé dans la problématique à courte vue où elle-même s’empêtre.
Si les débuts du pontificat de Léon XIV sont assez peu spectaculaires et s’il ne répond pas aux attentes de sensationnel, c’est parce qu’il perçoit des urgences bien plus graves et des enjeux plus décisifs : pas juste sur le court terme ni principalement dans les Églises des pays "riches" en voie de sécularisation, friands des spéculations de vaticanologues. De fait, les discours qu’il est amené à produire sur un rythme soutenu ne sont pas du tout de l’eau tiède.
Un enseignement sans compromis
On peut déjà discerner un certain nombre de thèmes récurrents : la paix (avec en préalable la dénonciation de la cruelle folie des guerres) ; l’unité (de l’Église, des chrétiens et du genre humain entier) ; le souci des pauvres (exigence de l’amour peut-être plus encore que de la justice) ; la résistance aux technologies (écrans, intelligence artificielle) et idéologies (woke ou chauvines) qui déforment les réalités et le sens des mots ; enfin la prière (écoute du Christ plutôt qu’expression de sentiments personnels) comme condition et moteur de l’espérance...
Les formules fortes ne manquent pas. Il y a eu par exemple "la paix désarmée et désarmante" du message du 1er janvier, et récemment (face aux jeunes de Rome), une jolie critique des "links sans relation et likes sans affection" (link signifiant "lien" et like "approbation" dans l’anglais simplifié des réseaux sociaux). Et tout cela sans rien lâcher, ni sur l’enseignement de l’Église en matière de dogme, de discipline et de morale, ni sur les impulsions données par François, notamment l’engagement dans l’écologie et la synodalité.
Le service de la Vérité
Le pape actuel ne mâche donc pas ses mots et n’esquive rien, même si personne ne se sent agressé ni dominé et s’il n’a pas du tout l’air d’être sur la défensive. Il réussit à combiner efficacité et absence de prétention. Ce faisant, il laisse transparaître, sans que son style accapare l’attention, ce qu’est le pape : pas simplement le serviteur de toute l’Église, ni même de l’humanité divisée qui n’arrive pas à s’accorder sur ce qu’elle veut, mais le témoin le plus visible et le plus fiable, fût-ce malgré lui, de la Vérité que raconte l’histoire de Jésus de Nazareth et qui ne se laisse pas traduire en quelques recettes pour tout contrôler.Les paradoxes de la foi, qu’illustrent les contrastes violents des Béatitudes ou de la Croix glorieuse, sont loin d’être évidents. Mais la fermeté aussi modeste que sereine et sans naïveté de Léon XIV suggère qu’il y a là aussi, pour tout le monde, une sagesse qui nourrit ce qu’une tradition immémoriale appelle "la vie bonne", c’est-à-dire une existence consciente du bien et du mal, qui s’épargne les conflits évitables et reste ouverte sur au-delà de l’immédiat et du conjecturable. Un pape sage, qui ne fait pas de vagues secouant la barque de Pierre, est un pilote qui inspire confiance et ranime le courage. C’est une bénédiction pour laquelle on peut déjà rendre grâce.

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