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Chanter, c’est prier deux fois

Chant à l'abbaye de Jouques.

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Xavier Patier - publié le 20/01/26
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La beauté du chant, et la joie qu’il procure, c’est celle de l’ajustement des voix entre elles. Celui-ci ne va pas sans effort, précise l’écrivain Xavier Patier, même si c’est en étant davantage soi-même qu’on y parvient le mieux. 

"Chanter, c’est prier deux fois" : la phrase est de saint Augustin. Elle est souvent prononcée pour encourager les récalcitrants qui hésitent à donner de la voix dans une assemblée de prière. Chanter mobilise notre corps et notre esprit, de telle sorte que notre prière nous occupe davantage et se trouve moins parasitée par nos vagabondages intellectuels. De plus, le chant donne à la prière un supplément de beauté. La prière des psaumes, prière totale, est par nature chantée. Le chant liturgique est une démarche collective, comme la prière commune qu’il accompagne : il nous oblige à écouter les autres. Chanter, c’est bien prier deux fois. Mais encore faut-il chanter juste.

Le défi de l’ajustement

C’est ici que le sujet devient intéressant, car les hommes et les femmes ne chantent pas de la même manière. Lorsqu’ils chantent à l’unisson, hommes et femmes chantent à une octave d’intervalle, c’est-à-dire avec un écart de huit degrés de l’échelle diatonique : do grave pour Monsieur, do aigu pour Madame, etc. Cependant l’homme et la femme ne chantent pas naturellement à cet octave d’intervalle, ce serait trop facile. Les habitués des groupes de prière — lieux où en général personne ne pense à apporter un diapason — savent que les hommes et les femmes chantent spontanément avec un écart légèrement inférieur à l’octave : lorsqu’une femme entonne un cantique, beaucoup d’hommes ont l’impression qu’elle attaque sur une note trop basse — et inversement, souvent les femmes trouvent que l’homme entonne trop haut pour elles.

Autrement dit, pour que l’homme et la femme prient ensemble par le chant, l’homme doit faire l’effort de devenir davantage homme et la femme davantage femme.

Cette difficulté a été voulue par Dieu pour offrir aux humains le défi de l’ajustement. Le couple de l’homme et de la femme n’est jamais exactement symétrique, dans aucun domaine, et pas davantage dans la musique vocale qu’ailleurs. Les hommes dans leur majorité ont la tessiture d’un baryton Martin et les femmes celle d’une mezzo-soprano, voire d’une alto. Il y a moins d’une octave d’intervalle entre le médium de ces registres. L’homme doit faire l’effort de chanter un peu plus grave que sa tessiture et la femme un peu plus aigu que la sienne pour que les deux s’accordent harmonieusement dans la prière.

La voix de Jésus

Autrement dit, pour que l’homme et la femme prient ensemble par le chant, l’homme doit faire l’effort de devenir davantage homme et la femme davantage femme. Le chant nous enseigne que les hommes et les femmes se fourvoient quand ils croient se rapprocher en effaçant la différenciation des sexes. C’est tout le contraire qui est vrai. La prière vocale ne peut pas être androgyne. Elle demande aux hommes d’être hommes et aux femmes d’être femmes. Jean-Sébastien Bach a sûrement ressenti cette réalité spirituelle quand, dans sa Passion selon saint Jean, il a décidé de donner la voix de Jésus à une basse et de cantonner le ténor au récitatif. Logiquement, le premier rôle aurait dû être réservé au ténor, comme le veut la coutume. Mais Bach voulait montrer que Jésus, pleinement homme, ne pouvait être que pleinement viril : il fallait qu’il chante dans un registre grave.

Combat spirituel

Dans les communautés religieuses, le plain-chant est un indicateur de la santé physique et spirituelle du monastère. Écoutez par exemple l’office de complies, moment crépusculaire qui dépose devant Dieu la fatigue d’une journée en train de s’achever. Ici, pas de mixité ni de polyphonie. Les voix du chant grégorien n’ont pas la force de tricher. Elles nous rapprochent du ciel et des anges. Si vous entendez le chœur monastique entonner l’office de complies un peu trop bas, si vous observez qu’il baisse d’un demi-ton ou davantage entre le début et la fin du psaume 90, il est probable que la communauté que vous visitez est confrontée à un combat spirituel.

Priez pour elle, afin que Dieu la bénisse dans cette épreuve et que par la fidélité à la louange, elle sorte sanctifiée de l’épreuve. Mais si le chœur attaque trop haut pour vous et tient le ton, rendez grâce : le Seigneur comble ce monastère de bénédictions. Restez quelques jours à l’hôtellerie si la chose est possible. La joie du ciel vous sera offerte en abondance, même si vous ne parvenez pas à chanter avec les moines.

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