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Père Tomaž, prêtre au Groenland : “Ici, rien n’est acquis”

p. Tomaž Majcen
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Urška Leskovšek - Cécile Séveirac - publié le 19/01/26
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Au cœur des tensions géopolitiques liées à l’autonomie du Groenland et aux convoitises internationales, une communauté catholique discrète continue de vivre sa foi sur la plus grande île du monde. À Nuuk, le père slovène Tomaž Majcen, missionnaire au Danemark, partage son expérience unique de la foi dans un Groenland méconnu, entre nature sauvage et silence profond.

Situé entre l’océan Atlantique et l’océan Arctique, au nord-est du Canada, le Groenland est la plus grande île du monde. Ce territoire autonome du Royaume du Danemark est aujourd’hui sous le feu des projecteurs, en raison d'enjeux liés à son autonomie, ses ressources naturelles, et aux ambitions stratégiques des grandes puissances, notamment des États-Unis. Mais sur cette immense île arctique, loin des enjeux diplomatiques et médiatiques, vit une petite communauté catholique discrète. C’est là, à Nuuk, la capitale, que le père franciscain slovène Tomaž Majcen exerce son ministère. Son témoignage, recueilli par la rédaction slovène d'Aleteia, offre un regard unique sur la vie, la foi et les défis d’une population souvent méconnue.

"Les Groenlandais sont des gens du silence et de la nature. Ils vivent dans un environnement où le silence est plus présent que les mots, où l’espace est plus vaste que les populations. Ce silence les a façonnés. (...) J'ai appris que le silence n’est pas un ennemi, mais que Dieu l'habite." Entretien.

catholic parish in nuuk, greenland
Paroisse catholique de Nuuk.

Aleteia : Pouvez-vous nous raconter votre chemin vers le sacerdoce et pourquoi avez-vous choisi l’ordre franciscain ?
Père Tomaž
: Depuis mon plus jeune âge, j’ai senti que Dieu m’appelait à quelque chose de particulier, mais mon chemin vers le sacerdoce n’a pas été simple. Il y a eu des doutes, des questions, parfois je me demandais si c’était vraiment pour moi. Mais Dieu a son propre temps et sa propre voie pour chacun. Quand j’ai rencontré les franciscains, j’ai été séduit par leur simplicité et l’esprit de saint François. Ce qui m’a plu, c’est que saint François n’avait pas fait de grandes études, mais aimait Dieu et toute la création avec une grande joie. Cette fraternité et cette simplicité m’ont beaucoup attiré.

Comment êtes-vous arrivé au Danemark, puis au Groenland ? Aviez-vous déjà envie de devenir missionnaire là-bas ?
Pour être honnête, le Groenland ne faisait pas partie de mes projets. Quand on m’a demandé si je voulais aller au Danemark, j’ai imaginé Copenhague, une belle ville pleine de culture… Mais pas le Groenland ! La vie missionnaire est pleine de surprises. En 2017, nous, les franciscains, sommes revenus à Copenhague après presque un siècle d’absence. Au XIIIe siècle, nous y avions 26 couvents, mais la Réforme nous avait chassés. Maintenant, nous sommes de retour.
Puis est venue l’opportunité de servir au Groenland : en 2023, je suis devenu curé de la paroisse du Christ-Roi à Nuuk. C’est incroyable : la plus grande île du monde a une seule paroisse catholique ! Et moi, petit Slovène, j’en suis le curé. C’est clairement l’œuvre de Dieu, pas la mienne.

Ici, il faut choisir la foi. On n’est pas catholique parce que ses parents l’étaient, mais parce qu’on l’a décidé.

Aimez-vous le froid et la neige ? Comment supportez-vous les températures extrêmes ?
Au début, je croyais connaître le froid, après tout nous avons l’hiver en Slovénie. Mais le Groenland, c’est une autre réalité : un froid qui traverse les os, un vent glacial qui vous emporte. Je me suis habitué. L’être humain peut s’adapter quand il le faut. Ce silence, cette pureté quand tout est recouvert de neige, c’est très particulier. Parfois, je me tiens sur la côte, je regarde les icebergs qui flottent dans la mer et je me dis : "Comme je suis chanceux de contempler des œuvres d’art divines !" Ces glaces ont des milliers d’années, leurs couleurs bleu turquoise, blanc… C’est comme si Dieu lui-même peignait. Dans ces moments, on oublie le froid et le vent. On ne voit que la beauté.

Comment vivent les catholiques groenlandais ? Leur foi est-elle différente de celle des Slovènes ?
Les catholiques au Groenland sont très peu nombreux. À Nuuk, notre communauté compte environ 500 personnes, surtout des immigrés – Philippins, Vietnamiens, Européens. Les Groenlandais catholiques de souche sont très rares.
Ils vivent leur foi simplement et sincèrement. En Slovénie, la foi fait souvent partie de la culture et de la tradition. Ici, il faut choisir la foi. On n’est pas catholique parce que ses parents l’étaient, mais parce qu’on l’a décidé. Cela rend leur foi très forte.

Tomaž Majcen

Les habitants du Nord sont souvent réservés. Comment vous ont-ils accueilli ?
C’est vrai, Danois et Groenlandais ne sont pas des gens très loquaces. Ils ne sont pas comme nous, Slovènes, qui aimons parler, nous serrer dans les bras… Mais ils sont chaleureux à leur façon. Ce sont des gens du silence et de la nature. Ils vivent dans un environnement où le silence est plus présent que les mots, où l’espace est plus vaste que les populations. Ce silence les a façonnés. Ils ne sont pas froids, simplement différents. Leur chaleur est discrète, profonde. J’ai appris que le silence n’est pas un ennemi, mais que Dieu le choisit, le remplit, l'habite. Les Groenlandais le savent.

Dieu agit partout – dans le froid comme dans la chaleur, dans le silence comme dans la musique, parmi les Slovènes comme parmi les Groenlandais. Son amour ne connaît pas de frontières.

Qu’est-ce que le Grand Nord vous a appris ?
C’est une grande question… Le Nord me transforme d’une façon que je ne comprends pas encore totalement. D’abord, j’ai appris l’humilité. Quand on est au milieu du Groenland, face aux immenses glaciers, on se sent tout petit. On se rappelle qu’on est un humain, pas Dieu. Ensuite, j’ai appris le silence. Dans le silence, on entend Dieu, on entend son cœur. Ce n’est pas facile. Parfois, on préférerait la musique ou le téléphone pour fuir le silence, mais ici, on doit se confronter à soi, à Dieu, à la vérité. J’ai aussi appris la patience. Tout ici est lent. Le temps peut changer en un instant et on peut être enfermé chez soi trois jours. Les gens arrivent quand ils arrivent, l’heure importe peu. On apprend à attendre et à être présent à l’instant.
Enfin, j’ai appris la gratitude. Pour une pièce chauffée, pour le soleil quand il apparaît, pour chaque personne qui vient à la messe, pour chaque sourire. Rien n’est acquis . Le Nord me rend plus humain, plus prêtre, plus franciscain – saint François aimait la nature, la simplicité, la paix. Ici, son esprit est très présent.

Avez-vous une anecdote sur votre vie au Groenland ?
Oui ! La première année, en décembre, il faisait –20 °C. Quand je suis descendu de l’avion, le froid m’a frappé au point que je pouvais à peine respirer, mes narines gelaient ! Ce vent du Nord est très puissant. Je me suis demandé où je m’étais embarqué. Mais ça ne m’a pas découragé. La vie dans le Nord est un cadeau – parfois difficile, parfois froid, mais un cadeau. J’ai appris que Dieu agit partout – dans le froid comme dans la chaleur, dans le silence comme dans la musique, parmi les Slovènes comme parmi les Groenlandais. Son amour ne connaît pas de frontières.

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