Au lendemain de l’Épiphanie, le martyrologe romain fait mention, en première place du "retour d’Égypte de l’Enfant Jésus". Ce retour n’est revêtu d’aucune gloire, d’aucune pompe. Comme pour la fuite devant la haine d’Hérode, ce voyage lent et rude se fait dans le secret. Les théophanies de la Nativité et de l’Épiphanie ne sont plus que des souvenirs que la Très Sainte Vierge garde en son cœur. Le retour vers la patrie terrestre et la Terre promise ouvre de longues années d’attente durant lesquelles le Sauveur n’est pas moins Seigneur que dans son règne céleste. Même si sa prédication et son enseignement ne résonnent pas encore, sa présence silencieuse transforme déjà le monde.
La route de Nazareth
Les années de Nazareth, dont rien n’est connu, ne sont pas moins essentielles que les quelques années de pérégrination avec ses Apôtres. Tout est déjà contenu en ce village et, plus tard, ses amis comme ses ennemis, L’associeront toujours à cette bourgade jusqu’alors inconnue. Lorsque la Sainte Famille se dirige vers la Galilée, sa route inaugure déjà tout ce qui va suivre, moments "évangéliques" même s’ils ne sont consignés nulle part. Un élan identique relie tous les événements de la vie de Jésus sur terre. Cette route n’est pas morcelée, avec des parties qui seraient plus intéressantes ou plus importantes que d’autres : sa valeur unique est dans son unité.
À l’image, modeste, de cette vie unique du Fils de Dieu dans son Incarnation, chaque existence humaine est une route qui, malgré ses apparences parfois morcelée et contradictoires, possède une logique propre car Dieu fait feu de tout bois et est capable de nous mener vers la lumière à travers les ténèbres les plus épaisses et les détours les plus tortueux. Bien des vies de saints sont là comme témoignages de l’admirable ingéniosité divine lorsqu’il s’agit de modeler les hommes et de les appeler à leur mission propre.
Avancer sans crainte
La confiance doit être l’énergie qui pousse et meut chacun sur sa route, une confiance qui n’est point passive et irresponsable, aveugle et infantile, mais généreuse et première. Si la crainte prend le dessus, le voyage n’en sera pas moins périlleux et, de plus, il s’effectuera dans l’angoisse et finira par paralyser tout élan et toute joie. Saint Jean nous l’enseigne lorsqu’il écrit : "Il n’y a point de crainte dans la charité ; mais la charité parfaite chasse la crainte, parce que la crainte est accompagnée de peine. Ainsi, celui qui craint n’est point parfait dans la charité. Nous donc, aimons Dieu, parce que Dieu nous a aimés le premier" (1Jn 4,18-19). Il est normal d’éprouver une juste crainte, telle celle des parents qui se soucient pour l’avenir de leurs enfants, mais elle ne doit pas être ce qui guide nos faits et gestes, nos décisions et nos choix.
Certes, la route est infestée de traquenards, de brigands et de bandes de loups affamés, mais elle est aussi parsemée de haltes où se reposer, où goûter chaque heure donnée dans les petites choses ordinaires qui ornent la vie de tout son sens. La Sainte Famille elle-même, durant sa fuite vers l’Égypte, a su s’arrêter et recevoir les consolations nécessaires pour poursuivre sa route. Au retour, moins pressée et menacée, elle profita de la paix donnée, attirée par la tranquillité de la promesse de Nazareth.
Dans la confiance, mesure de l’amour
Il en est ainsi pour tous. Sinon, dès le départ, nous céderions à l’abattement et nous serions écrasés comme des mouches par l’adversité. Il est toujours impressionnant de constater à quel point les peuples et les personnes les plus défavorisés apparemment souvent les plus abandonnés, sont capables de vivre vraiment les paroles de Notre Seigneur à ses disciples : "Ne vous inquiétez pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine" (Mt 6, 34). La confiance est la mesure de l’amour, cela ne trompe pas. Noli timere ("N’ayez pas peur"), tel est le fil conducteur sur le chemin poussiéreux et ardu de la vie. Être en route n’est pas toujours une partie de plaisir. Ce n’est pas de l’ordre du divertissement, mais des bonheurs insignes nous sont accordés. Encore faut-il savoir les saisir, les grapiller, en se laissant porter par la confiance. Le bienheureux Edouard Poppe, ce prêtre lumineux et zélé, écrivait, transporté :
"Mon Dieu, comment pourrais-je plus longtemps Vous craindre, avoir peur de la mort et de votre jugement, quand je songe que, n’ayant aucun besoin de moi, Vous m’avez cependant appelé à l’existence ! Mon Dieu, je ne peux plus Vous craindre quand je Vous contemple et Vous admire attaché à la croix, quand je Vous vois souffrir et mourir pour gagner mon âme ingrate" (Conseils de perfection).
Ne pas faire du sur-place
Saint Augustin connut l’expérience des routes escarpées et frôlant le précipice avant de trouver son ferme équilibre. Régulièrement, il employa l’image de la route pour illustrer la vie intérieure et la conduite humaine, disant par exemple : "Avance sur ta route car elle n’existe que par ta marche" (La Cité de Dieu). Dans Les Confessions, il précise : "Pour un peu de temps, une petite lumière brille chez les hommes. Qu’ils marchent, qu’ils marchent afin que les ténèbres ne les saisissent pas." Ne pas faire du sur-place, ne pas s’immobiliser par paresse ou par peur, sous peine d’être engloutis ou terrassés : l’essentiel est de mettre un pied devant l’autre, fixant, non point l’horizon lointain et décourageant, mais la pointe de son soulier et découvrir ainsi que nos pas sont des pas de géants. Et puis sa célèbre formule dans ses Sermons : "Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d'un pas ferme."
L’âme torturée qu’était Gustave Thibon fait un constat identique en soulignant la nécessité de poursuivre coûte que coûte la route :
"Dieu est au bout de tous les chemins, à condition de ne pas s'arrêter en route. Chacun est tenté d'attribuer à son propre chemin une priorité qui n'existe pas en réalité. L'important, ce n'est pas de choisir ceci ou cela, mais de faire ceci ou cela en dépassant ce qu'on fait. Le seul péché est la stagnation. On peut stagner dans la vertu comme dans le vice, dans la souffrance comme dans le bonheur. Que votre joie courre comme l'eau qui, venue de la mer, retourne à la mer" (Aux ailes de la lettre).
Jamais dans la hâte
La tentation contemporaine est de confondre la marche envers et contre tout avec l’éparpillement superficiel en voletant et butinant au hasard de ses désirs et de ses lubies. Marcher sans se lasser exige de la ténacité, de l’ordre, de se focaliser sur ce qui est accompli au moment même, afin de pouvoir enchaîner avec un autre pas. Cette constance risque de nous manquer si nous nous laissons prendre au piège de ceux qui veulent aller toujours plus vite, sans respect pour le rythme naturel de l’âme. Lorsque Notre Seigneur parcourt les chemins de Judée et de Galilée, débordant parfois sur les provinces environnantes, Il n’est jamais dans la hâte. Cela lui sera reproché en demi-teinte par ses fidèles disciples, Marthe et Marie, pleurant la mort de leur frère Lazare car, comme il est écrit : "Ayant donc entendu dire qu’il [Lazare] était malade, il [Jésus] demeura toutefois deux jours encore au lieu où il était" (Jn 11, 6). Jésus ne presse pas le temps, Il l’habite. Voilà une raison suffisante pour marcher de même, en accueillant chaque minute et chaque pas sur cette route qui mène vers Lui.

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