Le célibat sacerdotal occupe une place de choix parmi les litiges en cours entre l’Église et la bien-pensance contemporaine. Pour beaucoup, cette règle est encore moins justifiée que l’opposition à l’avortement, au "mariage pour tous" ou à l’"aide à mourir". Bien des gens qui se veulent raisonnables considèrent en effet que se débarrasser d’un enfant non désiré est un droit indiscutable, de même que permettre à deux personnes de même sexe de former un couple comme n’importe quel autre, ou qu’euthanasier un mourant pour abréger ses souffrances. Ils admettent cependant que les objections catholiques à ces pratiques sont inspirées par une certaine conception de la condition humaine. Ils la récusent, mais lui reconnaissent la cohérence et la crédibilité d’une tradition simplement dépassée. L’attachement à un clergé masculin et chaste leur paraît en revanche absurde, si ce n’est suicidaire.
Ne faut-il pas vivre avec son temps ?
Cette incrédulité (parfois bien intentionnée) repose sur l’idée que le prêtre est un élément clé du système et que, si celui-ci est en crise, ce composant structurant en est au moins en partie responsable et doit en conséquence être radicalement révisé et réformé, parce qu’il y va de la survie de l’institution. Le féminisme n’a plus d’adversaires, tandis que la chasteté est présumée impossible et poussant à toutes sortes d’hypocrisies et d’abus sexuels, lesquels ne font que décourager les croyants et précipiter jusqu’à l’insignifiance la marginalisation de l’Église.
On suppose donc qu’une identité devenue minoritaire, mais soucieuse de garder une petite place là où elle s’est implantée, parce que sa vocation est de durer et de rassembler sans exclusive, devrait voir que son intérêt est de s’adapter aux circonstances, en adoptant ce qui, dans le contexte, n’est pas manifestement incompatible avec ses principes fondateurs. L’Église s’est bien accommodée de l’Empire romain qui l’avait persécutée, puis des "barbares", puis de la féodalité, puis de la démocratie et même de la science... Alors pourquoi, si elle ne veut pas disparaître, n’adopterait-elle pas les normes de la civilisation du XXIe siècle ?
L’exemple anglican
Cela voudrait dire ordonner des hommes mariés, et aussi des femmes. Les dogmes de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption n’en seraient (dit-on) pas affectés, parce que bien au-dessus de tout cela. De même, ni la naissance virginale du Christ, ni sa Résurrection, ni aucune dévotion ne serait remise en cause (pour ceux qui y tiennent). Le christianisme serait ainsi réconcilié avec la noble ambition d’égalité entre tous les humains, sans discriminations basées sur le genre, l’hérédité, des préjugés, des coutumes passagères et arbitraires, etc.
L’ennui est que cet idéal d’indifférenciation est lui-même fâcheusement daté et localisé. Il n’est pas universel, mais propre à l’Occident sécularisé d’aujourd’hui. Les Église d’Afrique n’ont pas bien accueilli la possibilité de bénir des couples homosexuels. Par ailleurs, ce qui se passe au sein de la communion anglicane montre que le célibat optionnel et des femmes prêtres (voire évêques !) non seulement n’arrivent pas à relancer la pratique religieuse et provoquent des dissidences, mais encore n’empêchent pas les scandales d’abus. Justin Welby, archevêque de Cantorbéry, a dû démissionner pour sa gestion jugée laxiste d’une affaire de pédocriminalité, et Sarah Mullaly, qui lui succède, a déjà dû être exonérée d’une accusation analogue.
L’Église n’est ni une entreprise ni un parti
Au-delà du démenti infligé par ses propres résultats à la théorie que l’institution ne pourra survivre qu’en libéralisant ou modernisant son fonctionnement, on peut détecter là une méprise sur la nature ou la raison d’être de l’Église. Ce n’est pas une entreprise ni un parti : elle n’a rien à vendre et n’a pas pour but de prendre le (ou simplement du) pouvoir. Elle ne dépend donc pas des lois du marché ni de la politique. Elle doit certes accueillir en écoutant et en suscitant a priori un peu de respect et d’intérêt. Elle doit aussi veiller à ce à ce que les autorités civiles garantissent les libertés de conscience et de culte. Mais ce n’est pas à partir du cadre de l’accomplissement de sa mission ni des moyens à y mettre en œuvre qu’elle peut se définir : elle n’est pas le produit des circonstances du moment, même si elle ne peut les ignorer.
Les besoins perçus par les fidèles ou par la sociologie, ou encore générés par une culture hostile à toute espèce de cléricalisme, ne suffisent pas déterminer la sélection, l’investiture et le rôle du personnel managérial chrétien. L’ecclésiologie ne se réduit pas à une communautologie. Et la gouvernance des groupes et paroisses ne se déduit pas des règles actuelles du leadership. L’Église n’est liée à aucune civilisation. Toutes celles qu’elle imprègne en sont transformées. Mais, jusqu’à la fin des temps, aucune ne l’est totalement ni irréversiblement : voir l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, et à présent l’Europe, qui préfère nier ses racines spirituelles.
Par-delà le concret immédiat
Les plaidoyers pour le renoncement à un clergé masculin et célibataire escamotent en général, au profit de considérations plus immédiates, trois aspects constitutifs de la foi : l’apostolicité de l’Église, ce qu’est le sacerdoce chrétien, et ce que signifie que Dieu est Père (et non Mère), avec (en conséquence) la distinction entre l’homme (vir en latin) et la femme.
Que l’Église soit apostolique n’est pas un principe théorique et abstrait, mais une réalité historique ineffaçable. Elle s’assemble par convocation (ekklesia en grec), et non spontanément ou naturellement (agôn), à l’appel du Christ, transmis par ses envoyés (apostoloï), qui l’ont propagé à leur tour en le confiant à des successeurs nommés évêques, lesquels délèguent les prêtres, afin que chaque individu, là où il est, puisse entrer en rapport direct avec un émissaire issu de cette chaîne de transmission ininterrompue depuis l’Envoyeur originel, qui est lui-même dépêché par Dieu-Père. Toute évolution de la discipline cléricale doit absolument préserver cette continuité, en montrant comment elle articule le service local sur le ministère épiscopal.
Un peu de théologie n’est pas inutile
D’autre part, le prêtre (et a fortiori l’évêque) est bien plus qu’un dirigeant ou un animateur. Il agit aussi comme indispensable représentant du Christ-Tête dans toute cellule de son Corps. Jésus est sans liens familiaux (Mt 12, 48-50) et n’est pas qu’enseignant et pasteur. Il donne part à sa vie d’offrande de soi-même et de louange de son Père, au travers de gestes, signes et mots qui accomplissent ce qu’ils annoncent encore plus réellement que ne peuvent l’éprouver les sens et l’imaginer l’intelligence. Ses mandataires réitèrent ces actions, qui sont les sacrements (mysteria en grec), en vertu d’un de ceux-ci qui les en rend capables, pourvu qu’ils consentent à cette dépossession d’eux-mêmes. On ne peut penser la prêtrise qu’en intégrant cette dimension "mystérique" et sacrificielle. Il faut en voir un effet dans la continence requise pour ceux qui sont chargés de l’eucharistie, de la réconciliation et de l’onction des malades. Il y a là, enfin, comme un reflet de la paternité de Dieu, dévoilée par son Fils fait homme (Jn 14, 9), son égal. La paternité humaine du mâle est du masculin qui ne ressemble que vaguement à celui du Père et de son Fils. Car il ne crée pas la vie et se contente, après l’avoir reçue, de la transmettre, sans besoin de l’Esprit (mot féminin en hébreu) qui unit et révèle le Père et le Fils, mais avec l’aide nécessaire de la maternité féminine, qui accueille et nourrit l’être donné par Dieu. Sans elle, l’humanité que le Christ veut épouser (Ep 5, 27) et que son Père entend adopter (Jn 1, 12) reste inachevée (Gn 2, 23). La réflexion sur le prêtre requiert donc une théologie où la différence sexuée n’est pas simplement psycho-socio-biologique et est éclairée par l’Histoire de la Création et du Salut et même par la Trinité. On peut utilement commencer par reprendre Mystère et Ministères de la femme de Louis Bouyer (1976, réédité en 2019 chez Ad Solem).










