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La nuit, ces entreprises accueillent des personnes précaires dans leurs locaux

Yao, accueilli par l'entreprise lyonnaise "Mon petit entrepôt"

Yao, accueilli par l'entreprise lyonnaise "Mon petit entrepôt"

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Hortense Leger - publié le 15/01/26
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Et si le vrai sens de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) passait par l’accueil ? Depuis 2020, l’association "Les Bureaux du Cœur" propose à des centaines d’organisations de transformer leurs bureaux inhabités la nuit en logement pour des personnes en recherche active d’emploi. Une démarche qui change non seulement une vie, mais aussi le visage de l’entreprise et de ses salariés. 

Dans les quartiers de Lyon, Lille ou Paris, il arrive que les lumières des bureaux restent allumées tard le soir. Mais derrière ces vitres éclairées, on n'observe plus seulement des salariés absorbés par un dossier. Des hommes et des femmes en situation de précarité y retrouvent aussi, le temps de quelques nuits, un peu de chaleur grâce à l’association Les Bureaux du Cœur.

Selon une étude de l’IFOP publiée le 14 janvier 2026, 60% des salariés ressentent aujourd’hui un manque de solidarité dans leur quotidien professionnel , près de six sur dix estimant que leur environnement de travail n’offre pas suffisamment d’entraide. Pourtant, moins d’une entreprise sur deux (47%) est perçue comme mettant en œuvre des actions concrètes en ce sens. Si l’attente est forte, l’adhésion l’est tout autant : 78% des salariés se disent favorables à l’accueil, par leur entreprise, d’une personne sans domicile, et 70% considèrent que les employeurs ont, au-delà des résultats économiques, un véritable rôle à jouer dans la création de valeur sociale. C’est précisément sur ce terreau qu’a germé l’expérience des Bureaux du Cœur.

"Ouvrir [ses portes] à ceux qui n’ont nulle part où aller"

Fondée en 2020, l’association vise à transformer les locaux des entreprises inhabités la nuit en refuges temporaires pour des personnes en recherche de logement et de travail. Les sociétés contactent Les Bureaux du Coeur qui les mettent en relation avec une personne en situation de précarité, accompagnée par une association. L'entreprise s’engage à accueillir l’invité pendant trois mois dans ses locaux, période renouvelable une fois. Ce dispositif, à la simplicité désarmante, s’est imposé dans plus de 350 entreprises à travers la France et l’Europe. "Il s’agit de "prêter" un bureau ou une salle pour accorder une chance à quelqu’un qui cherche à se relever. Nous avons accueilli Yao en 2024. ", explique Mathieu Cottet-Dumoulin, fondateur de Mon petit entrepôt, spécialiste lyonnais des locaux d’activité. Pour les entrepreneurs qui s’engagent, la motivation est souvent personnelle. "J’ai créé ma société pour remettre de l’humain dans l’immobilier. J’ai démarré avec mes 20.000 euros et quatre petits locaux, tout en sachant que, très vite, je voulais ouvrir mes portes à ceux qui n’ont nulle part où aller ", confie-t-il.

Recréer le lien social

Du côté des salariés, tout n’est pas évident, au départ : l’arrivée d’un invité suscite toujours quelques questions, parfois de la réserve. Mais bien vite, une transformation s’opère : "L’invité devient une silhouette familière, un sourire croisé près de la machine à café, quelqu’un à qui l’on donne un conseil, avec qui on partage un bout du quotidien.", témoigne Aimée Pante, Welcom Officer au sein de l’agence de communication lilloise Nikita. "Quand on vit la précarité, ce qui manque en premier, c’est le lien social. Ici, on le recrée". Chez Nikita, l’accueil s’est voulu collectif, chacun a mis la main à la pâte : préparer des draps, récolter quelques produits d’hygiène, aménager un coin où l’on se sent vraiment chez soi. "On voulait que la personne ait son espace, la possibilité de prendre un café avec l’équipe".

Samuel (au milieu), second invité accueilli par l'agence Nikita
Samuel (au milieu), second invité accueilli par l'agence Nikita

La société d’aménagement de bureaux Yemanja, à Paris, a commencé à accueillir des invités à partir de 2022. Au total, cinq personnes y ont été hébergées depuis trois ans. Un projet qui suscite toujours autant d’enthousiasme au sein des équipes. "Les salariés se sont rendus compte du bien fondé de la démarche. Les personnes invitées sont en recherche active d’emploi, elles sont très impliquées et motivées dans leur parcours d’insertion. Et nous, on se sent utiles", explique Constance Chappey, responsable RSE de l’entreprise. Au fil des mois, les effets sont tangibles. Les salariés portent un autre regard, même l’attention au ménage ou à l’entretien des locaux s’améliore : "Ça a fédéré l’équipe, changé notre vision de la précarité. " Il n’est pas rare que l’accueil facilite aussi la reprise de confiance, et qu’il accélère la route vers le logement ou l’emploi : "Souvent, il suffit d’un coup de pouce sur un CV, d’un entretien improvisé…"

Prendre part à la vie de l’entreprise

L’expérience se veut plus qu’un simple dépannage. Les invités prennent part, discrètement, à la vie de l’entreprise. Certains rebondissent : "Yao, notre ancien invité, fait aujourd’hui partie d’un groupe de travail chez Mon petit entrepôt : il partage des sourires avec tout le monde.", confie Mathieu Cottet-Dumoulin. Dans d’autres cas, un emploi se profile grâce au réseau, ou simplement parce que l’invité a retrouvé assez d’élan pour repartir. Un point essentiel de l’accueil est le rendez-vous fixé tous les mois entre l’entreprise, l’invité, l’association référente et Les Bureaux du Cœur. Un état des lieux nécessaire permettant d’échanger en toute transparence sur ce qui va bien et peut-être moins bien. "L’idée est que la personne accueillie ait le droit de mettre fin à l’accueil si elle le souhaite. Cela lui permet aussi de nous faire part de ses avancées dans la recherche de logement", souligne Constance Chappey. Kinda Garman, directrice générale des Bureaux du Cœur, témoigne du rôle central du suivi : "L’essentiel, c’est l’accompagnement. Nos bénévoles aident à aménager les espaces, orientent les bénéficiaires via les partenaires sociaux et veillent à ce que chaque accueil soit un tremplin vers le logement durable. "

Fortune, premier invité des Bureaux du Coeur
Fortune, premier invité des Bureaux du Coeur

Une "initiative maligne" et contagieuse

Et les retombées sont là. Le bouche-à-oreille fait des émules, la dynamique de l’association grandit : plus de 900 accueils ont été réalisés, dont près de la moitié en 2025. Certaines entreprises choisissent même parfois de prolonger le contrat plus longtemps que les six mois réglementaires. "Je trouve cette initiative très maligne. Ça raconte autre chose sur l’entreprise, sur son engagement. On est dans une époque où on parle beaucoup de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) : faire cela, c’est un engagement fort et concret. Pour les salariés, je pense que ça rassemble les collaborateurs autour d’un projet qui a du sens, qui nous éloigne de notre travail.", s’enthousiasme Aimée Pante au téléphone.

L'étude IFOP de 2026 confirme d'ailleurs l’importance de cette rencontre pour les collaborateurs : 74% des salariés estiment qu’elle modifie positivement leur regard, 62% qu’elle peut renforcer la cohésion entre les équipes et 71% qu’elle valorise les valeurs de leur entreprise. Kinda Garman s’en réjouit : "Ce projet a redonné à beaucoup d’entreprises, et d’associations partenaires, la conviction que chacun peut agir, à sa mesure. Il suffit parfois de peu pour transformer un destin, et décloisonner la société. " Chaque soir, dans des dizaines de bureaux, la chaleur d’un lit et la simplicité du café partagé dessinent les contours d’une société plus solidaire. Derrière la porte de la salle de réunion, c’est toute l’idée de l’entreprise,  et du "chez soi", qui change, un peu, durablement.

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