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Emmanuel Razavi : “En Iran, l’espoir est très fort de voir le régime tomber”

Manifestations en Iran, janvier 2026.

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Cécile Séveirac - publié le 15/01/26
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L’Iran est secoué depuis décembre par une révolte profonde contre le régime des mollahs, marquée par une répression sanglante. Emmanuel Razavi, Franco-iranien et spécialiste du Moyen-Orient, analyse les causes et les enjeux de ce soulèvement historique. Entretien.

L'Iran est à feu et à sang, et le peuple iranien plus seul que jamais. Les manifestations déclenchées en décembre 2025 face à la hausse du coût de la vie se sont transformées en une revendication beaucoup plus profonde, portée depuis plusieurs années par de nombreuses révoltes : celle d'un changement de régime. Comme par le passé, le pouvoir écrase avec une violence inédite les contestataires. Après avoir privé tout le pays d'Internet, la répression s'est faite à huis clos et dans le sang. Au moins 12.000 personnes ont été tuées en trois jours par les forces du régime, certaines exécutées à bout portant. Les vidéos parvenues malgré tout sur les réseaux sociaux montrent, partout, des corps, parfois ceux d'adolescents et d'enfants; mais aussi des hôpitaux débordés, des morgues saturées, des Iraniens désespérés à la recherche des dépouilles de leurs proches.

Les arrestations massives font craindre des exécutions arbitraires, comme celle d'Erfan Soltani, arrêté à Karaj et accusé de "rassemblements contre la sécurité nationale" et de "propagande contre le système", selon l'agence du pouvoir Mizan Online. Alors qu'il devait être condamné à mort, le média d'État a démenti l'exécution prochaine du jeune homme âgé de 26 ans, devenu le visage de la révolte, assurant qu'il serait "condamné à une peine de prison" dans le cas où il serait "reconnu coupable". Le régime des mollahs vacille, chancelle. Il s'accroche et utilise sans pitié la violence qui lui est intrinsèque pour continuer d'exister. Pour Emmanuel Razavi, Franco-iranien, grand reporter et spécialiste de la zone du Moyen-Orient, également auteur de nombreux ouvrages sur l'Iran, cette lutte de la République islamique pour sa survie ne constitue rien d'autre que le dernier sursaut d’un régime à bout de souffle, face à une population déterminée à reprendre son destin en main. "Pour les Iraniens vivant à l’intérieur du pays, l’espoir est très fort de voir le régime tomber et un gouvernement de transition démocratique prendre le relais", explique-t-il à Aleteia. Entretien.

Aleteia : L’augmentation du coût de la vie a-t-elle été le véritable déclencheur de cette révolte, ou s’agit-il avant tout d’un prétexte pour une mobilisation plus large contre le régime des mollahs ? Contre quoi les Iraniens se révoltent-ils aujourd’hui ?
Emmanuel Razavi :
Le mouvement de révolte qui a débuté le 28 décembre en Iran trouve ses racines plusieurs années en arrière. Il y a eu plusieurs mouvements de contestation très importants, notamment depuis 2009 avec la "vague verte", qui avait déjà été réprimée dans le sang. Cette révolte, qui évolue depuis les années 2000, marque une fracture profonde entre la population iranienne et le régime des mollahs. En juillet dernier, la fondation GAMAAN, qui analyse les tendances de l’opinion en Iran, a publié avec la Fondapol une enquête révélant que 81% des Iraniens ne veulent plus de la République islamique. Aujourd’hui, les Iraniens sont confrontés à une crise économique sans précédent, mais leur mouvement est avant tout dirigé contre le gouvernement, qu’ils accusent d’être responsable de cette crise. Pourquoi ? Parce qu’ils considèrent que depuis 1979, les mollahs au pouvoir, ainsi que les Gardiens de la Révolution — leur bras armé et leur milice idéologique — ont confisqué les richesses du pays au détriment de la population. La corruption en Iran est systémique. Les sanctions internationales fragilisent l’économie, mais la corruption la réduit à néant.

Le régime a organisé cette coupure d'internet précisément pour agir à l’abri des regards.

Les manifestations sont d’une ampleur inédite et, malgré les tentatives du régime pour dissimuler la réalité, la répression est extrêmement violente. En tant qu’Iranien, avez-vous une idée de l’ampleur réelle de cette répression ?
Ces derniers jours, des massacres de masse ont été perpétrés par les milices du régime, mais aussi par des milices chiites irakiennes. La chaîne de télévision iranienne d’opposition Iran International, réputée pour la qualité de ses enquêtes, a révélé qu’au moins 12.000 personnes auraient été massacrées par les forces de l’ordre et les milices travaillant pour le régime. Certaines sources proches des renseignements américains et européens évoquent déjà jusqu’à 15.000 morts. Il faut prendre ces chiffres avec prudence, mais quelque chose d’extrêmement grave s’est produit, que l'on peut qualifier de crimes contre l’humanité. Malgré le blackout imposé par le pouvoir, des images ont pu être récupérées : cadavres, interventions de personnels médicaux sur les lieux de massacres et dans les morgues... Dans les jours à venir, il y en aura sûrement davantage. Le régime a organisé cette coupure d'internet précisément pour agir à l’abri des regards.

Le peuple iranien s’est déjà soulevé à plusieurs reprises sans que le régime ne tombe. Avez-vous le sentiment que cette fois-ci, une issue différente est possible ? Le régime des mollahs peut-il réellement s'écrouler ?
Pour les Iraniens vivant à l’intérieur du pays, l’espoir est très fort de voir le régime tomber et un gouvernement de transition démocratique prendre le relais. Personnellement, je n’en sais rien. Aujourd’hui, plusieurs scenarii sont possibles, et aucun n’est clairement privilégié par rapport aux autres.

D’une certaine manière, la Perse a inventé la laïcité. À l’époque du Shah, personne n’était persécuté, tout le monde avait les mêmes droits. Qu’est-ce que la laïcité, sinon cela ?

Le nom de Reza Pahlavi est omniprésent dans la bouche des manifestants. Pourtant, certains observateurs, souvent non iraniens, affirment qu’il ne fait pas consensus. Quelle lecture en faites-vous ?
Regardons les chiffres. La fondation GAMAAN a produit une étude en 2024, il y a un an ou un an et demi, pour savoir quelle était la personnalité politique préférée des Iraniens. Reza Pahlavi arrivait en tête avec 39% d’opinions favorables. Il a un nom, il est connu. Je n’ai pas le sentiment qu’il se présente comme un homme providentiel. Je le dis parce que je le connais : je l’ai interviewé à plusieurs reprises ces dernières années. Pour moi, il apparaît comme quelqu’un de sérieux, avec un programme extrêmement complet, de plus de 700 pages... Rappelons que les États-Unis sont allés en Irak avec cinq pages de programme ! Ce projet a été rédigé par une centaine d’experts, spécialistes de l’économie, de la finance... Les mouvements d’opposition iraniens sont pour la plupart laïcs, démocratiques, et favorables à un gouvernement d’unité nationale. Ils ne veulent pas de partition du pays, contrairement à ce que j’ai pu entendre sur certains plateaux de télévision. Beaucoup parlent sans vraiment connaître l'Iran ni ses réalités. Un journaliste français s’est même permis de dire que Reza Pahlavi parlait le persan avec un accent... alors que lui-même ne parle pas persan ! Cela donne une idée du niveau de certains commentateurs.

Un retour de Reza Pahlavi sur la scène politique est-il, selon vous, envisageable, et sous quelle forme ou selon quel modèle politique ?
La question ne se pose pas ainsi. Reza Pahlavi le dit très clairement : il ne brigue aucun poste, mais souhaite être un élément unificateur, le leader d’une transition laïque et démocratique. Ce seront les Iraniens qui choisiront le système politique qu’ils souhaitent. Lui, ne parle absolument pas de monarchie absolue.

Des sources internes estiment qu’il y aurait plus de 900.000 conversions au christianisme en Iran.

L’instauration d’un modèle laïque et démocratique est-elle réaliste dans un pays marqué par une grande diversité ethnique et où la laïcité est parfois perçue comme étrangère à l’histoire nationale ?
Je rappelle que Cyrus II le Grand avait promulgué un édit accordant autant de droits aux minorités religieuses et ethniques qu’aux zoroastriens. D’une certaine manière, la Perse a inventé la laïcité. À l’époque du Shah, personne n’était persécuté, tout le monde avait les mêmes droits. Qu’est-ce que la laïcité, sinon cela ? Par ailleurs, l’Iran n’est pas un pays arabe. Le persan est une langue indo-européenne.

Le nombre de chrétiens en Iran est estimé entre 100.000 et 300.000 personnes. Comment vivent-ils cette période de révolte et de répression, et leur situation pourrait-elle évoluer en cas de changement de régime ?
Il existe plusieurs minorités chrétiennes en Iran : les Arméniens, les évangéliques, les Assyro-Chaldéens. Des sources internes estiment qu’il y aurait plus de 900.000 conversions au christianisme en Iran. Ces chiffres sont à prendre avec précaution, mais nous sommes clairement bien au-delà des 300.000 chrétiens. L’Église évangélique est celle qui convertit le plus de musulmans, car elle offre un espace de débat que l’islam ne permet pas. La Constitution iranienne prévoit officiellement des droits pour les chrétiens, mais dans la réalité, ils vivent sous une pression permanente. Et je ne parle pas des musulmans qui deviennent chrétiens : pour eux, se cacher est une question de survie. Une femme musulmane convertie est systématiquement violée en prison, puis pendue. Pour les hommes, c'est la pendaison immédiate. Les nouveaux convertis n’ont qu’un seul souhait : voir le régime s’effondrer afin de pouvoir vivre leur foi librement.

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