La force des classiques est d’être des phares dans le monde, y compris plusieurs siècles après leur écriture. C’est le cas de l’œuvre de saint Augustin, qui continue d’alimenter la réflexion philosophique et politique. Lors de ses vœux aux ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège, Léon XIV s’est appuyé sur la Cité de Dieu, le texte majeur d’Augustin, pour apporter un éclairage et une réflexion sur les conflits et les guerres qui touchent le monde.
Changement d’époque
Le Pape a insisté sur le fait que le monde actuel n’est pas "une époque de changements, mais un changement d’époque". Ces changements concernent la technologie, bien sûr, la technique, et les conséquences que cela suppose, mais aussi les rapports humains, et notamment les mots et le langage. Les diplomates sont des personnes qui travaillent sur la parole, qui écrivent des textes juridiques, qui négocient en tentant de bâtir une langue commune qui est celle du droit international. Or, constate le Pape citant George Orwell, ce sont les mots mêmes qui aujourd'hui se désagrègent et perdent de leur sens, empêchant le dialogue et la réflexion commune :
Cependant, pour dialoguer, il faut s’entendre sur les mots et les concepts qu’ils représentent. Redécouvrir le sens des mots est peut-être l’un des premiers défis de notre époque. Lorsque les mots perdent leur rapport à la réalité et que la réalité elle-même devient sujette à opinion et, en fin de compte, incompréhensible, on devient comme ces deux personnes dont parle saint Augustin qui sont obligées de rester ensemble sans qu’aucune des deux ne connaisse la langue de l’autre.
Redécouvrir le sens des mots
S’il faut "redécouvrir le sens des mots", c’est que le langage dit la réalité, c'est-à-dire les choses telles qu’elles sont et que, si nous ne disposons pas d’une langue commune, de définitions identiques des concepts, alors il est impossible de s’entendre. Le monde ressemble alors à une tour de Babel qui s’effondre parce que chacun part de son côté, ne pouvant plus parler, comprendre et être compris, avec son voisin.
Il en va de même pour le droit international. Le droit n’est jamais neutre, il n’est pas une manne qui descend du ciel et dont il faudrait se saisir pour la distribuer. Le droit est toujours l’expression d’une philosophie politique et d’une conception de l’homme. Si les philosophies sont divergentes, alors les droits qui en émanent ne peuvent pas s’accorder et les êtres humains ne peuvent jamais s’entendre. D’où l’importance du dialogue religieux, constamment rappelé par les papes. Il ne s’agit pas de dialoguer pour établir un syncrétisme mondial, une sorte de religion commune qui prendrait des éléments à chacune : le dialogue vise à disposer de mots en commun, d’une langue compréhensible, d’une grammaire intellectuelle partagée. Le dialogue est la condition indispensable de la paix car s’il est impossible de communiquer par des mots, c’est la violence qui s’impose.
Violences et libertés
Durant ses vœux, Léon XIV a effectué un tour du monde habituel des grands conflits et des persécutions qui touchent les chrétiens, en insistant notamment sur l’importance du respect du droit international et sur la liberté de conscience : "En ce moment particulier de l’histoire, la liberté de conscience semble faire l’objet d’une remise en question accrue de la part des États, y compris ceux qui se déclarent fondés sur la démocratie et les droits de l’homme."
La liberté de conscience doit notamment permettre la liberté de pratique religieuse ainsi que celle de rester fidèle à ses convictions pour ne pas être contraint d’effectuer des actes qui sont contraires à notre morale. Le Pape insistant notamment sur la question de l’avortement et de la GPA, dont plusieurs pays tentent de restreindre la liberté de conscience et d’opposition.
Un bien difficile, mais possible
Autre sujet évoqué par Léon XIV, celui de la paix qui n’est pas le résultat d’un rapport de force, mais d’un dialogue constant :
Dans bon nombre de ces scénarios, nous remarquons, comme le souligne Augustin, que l’idée centrale est toujours que la paix n’est possible que par la force et sous l’effet de la dissuasion. Or la guerre se contente de détruire, tandis que la paix exige un effort continu et patient de construction et une vigilance constante.
Une façon de rappeler que le Saint-Siège n’est pas favorable à la dissuasion nucléaire parce que celle-ci établit une paix qui repose sur la peur et non pas sur le dialogue entre les peuples et les États. Mais, loin de céder au désespoir, Léon XIV montre que la paix est possible et accessible. Il mentionne pour cela plusieurs conflits récents qui ont trouvé des résolutions, dont les conflits en Yougoslavie, dont les trente ans des accords de Dayton (1995) ont été commémorés en décembre. La paix est possible, même si elle est difficile, citant en cela encore saint Augustin :
"Malgré le tableau dramatique que nous avons sous les yeux, la paix reste un bien difficile, mais possible. Comme le rappelle Augustin, elle “est la fin de notre bien”, car elle est la fin même de la cité de Dieu, à laquelle nous aspirons, même inconsciemment, et dont nous pouvons goûter l’anticipation dans la cité terrestre."
Cité de Dieu et cité des hommes ne s’opposent pas, mais se complètent et, si les hommes peuvent atteindre la paix dans la Jérusalem céleste, ils peuvent aussi bâtir la paix ici-bas pour en connaître une anticipation.









