separateurCreated with Sketch.

Ces toiles qui, sous l’étoile, disent encore un peu de Noël

L’Arrivée des mages à Bethléem, Penguilly-L’Haridon

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Pierre Téqui - publié le 15/01/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Peintre peu connu mais pas comme les autres, il sut rendre le décor des bergers et des mages de la crèche aussi exact que possible. L’historien de l’art Pierre Téqui nous fait découvrir Octave Penguilly-L’Haridon, l’artilleur dont le pinceau visait juste pour dire le réel du récit biblique.

L’Épiphanie est passée, Noël aussi, et le calendrier liturgique nous a déjà entraînés ailleurs. Qu’on me pardonne donc ce léger retard : je voudrais prolonger encore un peu la contemplation du mystère de l’Incarnation. Non par nostalgie, mais parce que certaines images vues cet hiver continuent de travailler le regard longtemps après que les guirlandes ont disparu.

Au Mucem, à Marseille, l’exposition Lire le ciel. Sous les étoiles en Méditerranée — fermée depuis le 5 janvier — proposait une traversée ample des façons dont les sociétés méditerranéennes ont observé, interprété et rêvé la voûte nocturne, depuis les premiers relevés mésopotamiens jusqu’aux usages contemporains de l’astrologie. Savoirs savants et croyances populaires s’y répondaient, et l’étoile du berger y était une lumière qui oriente et qui met en mouvement. Parmi les prêts, deux tableaux d’Octave Penguilly-L’Haridon m’ont profondément saisi. On réduit parfois encore la peinture religieuse du XIXᵉ siècle à un académisme emphatique mais ces œuvres disent autre chose : une tentative de rendre les récits bibliques sensibles, incarnés, presque contemporains, comme si la foi passait ici par la géographie, l’archéologie, la topographie, l’histoire, la nuit, la marche, le réel.

Un peintre au parcours singulier

Penguilly-L’Haridon n’est pas un peintre comme les autres. Breton d’origine, formé à l’École polytechnique, il mène d’abord une carrière militaire : officier d’artillerie, il participe à la conquête de l’Algérie, puis devient en 1854 conservateur du musée de l’Artillerie. Cette formation scientifique, ce rapport concret aux techniques, aux terrains et aux cartes auront sans doute marqué son regard. En parallèle, il n’abandonne jamais la peinture : il expose régulièrement aux Salons, où il est récompensé pour ses sujets historiques, mythologiques et religieux, tout en développant une œuvre de paysagiste étonnante.

Ce double parcours — militaire et artiste — éclaire la singularité de son approche de la peinture religieuse. Chez lui, le mystère ne dissout jamais le monde réel ; la vision spirituelle ne flotte pas hors-sol, elle s’enracine dans une observation précise des lieux, des corps et surtout des paysages.

Les Bergers : une marche dans le réel (musée d’Orsay)

Le premier tableau, Les Bergers, conduits par l’étoile, se rendent à Bethléem (1863, musée d’Orsay), frappe par sa sobriété. Le lieu saint n’est pas idéalisé : une simple bourgade blanche et grise, tapie au pied des montagnes, dans un paysage désertique aux tonalités rosées et orangées. Les bergers — figures presque contemporaines, proches de bédouins — avancent avec leurs chiens maigres. Et, au-dessus d’eux, l’étoile : discrète mais souveraine, elle indique la route sans écraser la scène. 

Les Bergers, conduits par l'étoile, se rendent à Bethléem 1863, ption copied Octave Penguilly L'Haridon

Cette œuvre possède une histoire précise : elle fut acquise en 1863 pour Napoléon III, par la liste civile, et placée à l’Élysée avant de connaître un long parcours — restitutions, collections privées — jusqu’à son acquisition par l’État en 1991 et son attribution au musée d’Orsay. Cette trajectoire dit aussi quelque chose du destin de la peinture religieuse du XIXᵉ siècle : officielle, puis délaissée, avant d’être redécouverte pour ce qu’elle est réellement.

Les Mages : la nuit, la lumière, le mystère (musée de Reims)

Avec L’Arrivée des mages à Bethléem (1864, musée des Beaux-Arts de Reims), Penguilly-L’Haridon change d’échelle et de registre. La scène se déroule de nuit. Le premier plan est envahi par le désert minéral : rochers, sable, végétation rare. L’étable est en contre-jour et la crèche n’est signalée que par un mince rai de lumière orangée.

L’Arrivée des mages à Bethléem, Penguilly-L’Haridon

À droite, l’artiste déploie une splendeur orientale : costumes chatoyants, harnachements précieux, soldats, serviteurs, éléphants caparaçonnés. L’exactitude archéologique est au service d’une recherche de vérité visuelle : faire sentir que le monde entier — du plus humble au plus fastueux — converge vers un point. Au centre, les silhouettes des rois mages se détachent sur le ciel nocturne. Ils avancent vers Celui que l’on ne voit pas encore. L’étoile n’est pas la seule à irradier et distribuer l’ombre et la lumière : si la composition était gouvernée par ce signe céleste la crèche est aussi une source de lumière. 

Quand le réalisme sert l’Incarnation

Ces deux tableaux me touchent parce qu’ils rendent sensible une intuition profondément chrétienne : Dieu se fait véritablement homme lorsque l’art accepte de quitter l’or pour la poussière, la scène idéalisée pour la nuit réelle, la rhétorique pour la marche. La peinture d’histoire du XIXᵉ siècle a façonné notre imaginaire, nourri les grandes fresques cinématographiques et continue d’être au service d’une foi qui cherche la chair, la géographie et la proximité.

L’exposition du Mucem rappelait combien, depuis l’Antiquité, les sociétés méditerranéennes ont cherché à lire le ciel pour se situer dans le cosmos. Le berger, figure de l’Évangile, est aussi un veilleur : observateur de la nuit, détenteur d’un savoir empirique. Les mages incarnent une autre quête : celle de savants capables de reconnaître, dans un signe céleste, l’appel à se mettre en route. Chaque année, à l’Épiphanie, circulent des images magnifiques mais attendues des rois mages. Celles de Penguilly-L’Haridon passent plus souvent inaperçues. J’avais envie, en ce début d’année, de les tirer un instant vers la lumière : pour prolonger Noël, certes, mais surtout pour rappeler qu’une étoile, dans la tradition chrétienne, n’est pas une superstition de plus. Elle est une orientation : non vers le pouvoir ou le spectacle, mais vers un enfant que l’on vient adorer.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !