"Nul." L’adjectif fait rarement plaisir : il est nul, c’est nul, c’est vraiment trop nul… Pour l’équipe la plus faible, certes, un match nul peut être une petite victoire, mais Coluche s’est amusé à l’inverse à signaler qu’une victoire n’empêchait pas forcément que le match soit nul. Dans le cas d’un mariage "nul", c’est un peu plus complexe. La déclaration de nullité peut être reçue comme une bonne nouvelle, mais il va de soi qu’elle n’annule pas tous les liens tissés, joyeux comme douloureux.
Nul ou nul ?
Jusqu’au XVIe siècle, tout allait bien. Comme le seul sens de "nul" était "sans valeur légale", il n’y avait pas d’ambiguïté. Si l’on vous disait que votre texte était nul, vous n’aviez aucune raison de vous vexer. Les choses ont un peu changé, nous apprend Alain Rey, lorsque "nul" s’est mis à pouvoir désigner une chose jugée "sans valeur", puis, à partir du XVIIIe siècle, une personne "sans qualités intellectuelles".
Était-il intellectuellement nul, l’officier d’état civil d’un jour, qui est à l’origine d’un récent fait divers rapporté par la presse avec amusement ? "Le mariage vire au drame à cause d'un discours rédigé par ChatGPT", titre un journal féminin. À dire vrai, il y a moins là matière à drame qu’à nouvelle variation sur la comédie de mariage, à moins qu’on ne voie là une triste parabole sur les tendances du mariage contemporain.
Un mariage artificiel
Au départ, il y a un couple néerlandais qui aspire à un mariage décontracté. Comme l’autorise la loi du pays, un ami peut jouer le rôle de l’officier d’état civil, à condition que ce dernier soit tout de même présent sur place pour assister à l’union légale. Chargé de célébrer le mariage, l’ami choisi a écrit son discours avec l’aide de ChatGPT, qui lui a offert quelques formules apparemment adaptées : "Promettez-vous d’être aux côtés de… aujourd’hui, demain et pour toujours ?", "De rire ensemble, de grandir ensemble et de vous aimer quoi qu’il arrive ? De continuer à vous soutenir, à vous taquiner, à vous accrocher l’un à l’autre, même dans les moments difficiles ?" Avec ou sans l’aide d’une intelligence artificielle, les vrais-faux époux — on n’ose dire les époux nuls — répondent : "Non seulement mari et femme, mais avant tout une équipe, un couple fou, l’amour de l’autre et le foyer de l’autre !"
Prononcés en avril dernier, ces mots ont été jugés juridiquement insuffisants pour remplacer les engagements stipulés par la loi néerlandaise. Mariage nul, donc, au moins au sens légal de l’adjectif. Et les mariés de déplorer cette décision qui remet en cause la date de leurs futurs anniversaires de mariage. Drame si on y tient, mais drame minuscule, dans ce cas exceptionnel où une déclaration de nullité se fait contre l’avis des deux seuls concernés.
Un engagement public
Deux seuls concernés ? Pas tout à fait, et c’est bien là que se situe le nœud de l’affaire. Car le mariage, on le lui a assez reproché, ne se réduit pas à l’union romantique de deux cœurs amoureux. En chantant "Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin", Brassens a au moins compris cela : se marier implique de cesser de chanter "À part nous, y a personne" avec Stéphanie de Monaco. Même quand une loi fait tout pour s’adapter au bon vouloir des mariés, la fantaisie individuelle ne peut entièrement effacer les mots qui s’imposent. De fait, qui ne voit l’impossibilité d’un acte public devenant entièrement privé, d’un rituel sans formule officielle, d’une reconnaissance légale sans cadre légal ? Pris au sens strict, l’expression "mariage dans l’intimité" restera toujours une contradiction interne. Car, au-delà du choix d’inviter ou non l’oncle qui boira trop, le cousin qui videra le buffet sans même dire bonjour ou la vieille connaissance perdue de vue, mais croisée la veille dans la rue, se marier suppose de considérer que tout amour véritable dépasse la seule intimité du couple. L’officialiser par un mariage civil, et plus encore la sanctifier par un sacrement, revient à admettre qu’un tiers ait son mot à dire. Remplacer cette tierce personne — ou ce Dieu en trois personne — par une machine, voilà qui est vraiment nul.









