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Petite théologie du Dry January

Petite théologie du Dry January
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Iris Bridier - publié le 14/01/26
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Chaque année au mois de janvier, le “Dry January”, cette tradition de supprimer l’alcool de sa consommation, revient comme un marronnier après des fêtes bien arrosées. Si la recherche de sobriété est bonne en soi, cette nouvelle mode en dit long sur le rapport de notre société au vin, et le risque de s’éloigner de son véritable sens culturel et spirituel. 

 "31 jours pour se sentir mieux, retrouver de l’énergie, faire du bien à sa santé et réfléchir à sa relation à l’alcool." Tel est le défi que se lancent cette année 4,5 millions de personnes en France. Si cette pratique existe depuis 2013 et vient du Royaume-Uni, elle a pris davantage d’ampleur en Hexagone depuis les années 2020. Un sujet extrêmement sensible pour Béatrice Drecourt, auteur de plusieurs ouvrages, dont Le vin, fruit de la vigne et du travail des hommes (Tequi), et qui s’étonne : "On purge, on "reset", et dès février, on replonge dans les mêmes excès, sans jamais interroger notre rapport au plaisir, à la frustration, à la joie ou à la sobriété." La formatrice en viticulture et œnologie dénonce alors "une sobriété superficielle centrée sur la performance". Même réflexion chez les moines bénédictins du Barroux. Vignerons à leurs heures, ils réagissent à ce phénomène avec intelligence et sagesse : "Le Dry January : une réponse morale à une question mal posée". 

Pour les moines producteurs de Via Caritatis, cette nouvelle mode "repose sur une idée implicite : le vin serait un problème dont il faudrait se purifier. Or le vrai enjeu n’est pas le vin, mais le rapport que l’homme entretient avec lui", précisent-ils, rappelant que "la tempérance ne se décrète pas par abstinence ponctuelle, mais s’acquiert par l’éducation du désir et de la liberté".

Un lien rompu

Et de fait, c’est bien notre relation au vin qu’il convient de rééduquer. À force de le réduire à des degrés d’alcool ou des parts de marché, à un risque pour la santé dont il conviendrait de se protéger, le vrai sens du vin tend à s’éloigner. "Il n’est plus un fruit de la terre, du temps et du travail des hommes, mais un simple produit de consommation", regrette Béatrice Drécourt, qui met en garde : "Les vignes de France se déracinent, littéralement et symboliquement : des ceps arrachés, des terroirs uniformisés, des paysages qui perdent leur mémoire. Mais surtout, un lien rompu : celui entre l’homme, la création et Dieu. Le vin, qui fut pendant des siècles un signe de joie et de communion, devient un simple alcool, un produit, un outil de fuite." S’appuyant sur le Psaume 103 : "Le vin qui réjouit le cœur de l’homme" et l’Évangile de saint Jean sur les Noces de Cana, les moines renchérissent sur le sens spirituel du vin : "Dans la tradition biblique, il est signe de bénédiction, de joie et d’alliance."

La vie spirituelle comme la vie humaine ne se construisent pas par des “coupures”, elles se transforment par la continuité.

Derrière cette mode de boire des vins sans alcool, l’œnologue confie voir quelque chose de plus profond se jouer : "Un vin sans alcool, une foi sans Dieu, c’est comme une époque qui a soif mais refuse la source. Le vin n’est pas le problème. L’abus est le problème. On veut nous faire croire qu’il faudrait effacer le vin pour se sauver, comme on voudrait parfois effacer Dieu pour se libérer." Avant de poursuivre : "Mais ce que l’on nous demande surtout, c’est de ne plus contempler. Car contempler le vin, c’est voir qu’il est un don avant d’être un produit. Et une société qui refuse le don préfère toujours les remplaçants : des boissons sans alcool, des plaisirs sans risque, des rites sans transcendance."

Une joie incarnée et non culpabilisée

Outre cette incompréhension culturelle et spirituelle du vin qui s’impose peu à peu dans l’esprit de nos contemporains, les bénédictins insistent, quant à eux, sur le bon usage des vertus et préviennent : "Supprimer le vin pendant un mois ne forme pas la vertu." Prônant à la fois une tempérance vécue toute l’année (ni trop, ni trop peu) et une joie incarnée et non culpabilisée, les moines puisent dans leur expérience ce conseil : "La vie spirituelle comme la vie humaine ne se construisent pas par des “coupures”, elles se transforment par la continuité."

Ainsi, in fine, refuser le Dry January, c’est aussi une façon de grandir en mesure, responsabilité et liberté intérieure. Poursuivant sa réflexion, Béatrice Drécourt conclut : "Si janvier devait être sobre, qu’il le soit vraiment. Qu’il soit un mois pour remettre Dieu au centre de nos tables, de nos désirs, de nos gestes les plus simples. Un mois pour réapprendre la gratitude, la mesure, la joie juste. Car quand une civilisation ne sait plus pourquoi elle boit, c’est souvent qu’elle a oublié pour Qui elle vit."

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