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Hilarants et percutants, les “Sermons” de Pagnol sont de retour

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Fernand Sardou dans le rôle du Curé de Cucugnan, réalisé par Marcel Pagnol.

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Matthieu Noli - publié le 14/01/26
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"Avant qu’il ne soit trop tard…" relisez les sermons de Marcel Pagnol, qui viennent d’être réédités chez Fayard, et que rejoue le petit-fils de don Camillo lui-même, Vincent Fernandel ! Des bijoux d’exhortation tendres et percutants, qui n’ont pas pris une ride. Ils avaient le mérite simple de frapper les esprits, et c’est toujours vrai.

Le curé de Cucugnan a des choses à nous dire. "Le curé de Cu-cu-quoi ?" De Cucugnan, ce petit village situé au sud du département de l’Aude, dans le massif des Corbières, à quelques encablures de Perpignan. C’est ce que l’on apprend en lisant les Sermons de Marcel Pagnol, réédités récemment dans une très belle édition, si belle que l’éditeur a pris soin d’enrober l’ouvrage d’un film protecteur pour éviter que l’étiquette n’abîme la précieuse reliure.

Une hilarante pérégrination

Ces sermons sont extraits des films les plus célèbres de l’académicien provençal, notamment La Femme du boulanger et Manon des Sources, L’Élixir du révérend père Gaucher et Les Trois messes basses sans oublier bien sûr Le Curé de Cucugnan, ainsi que l’adaptation cinématographique par Pagnol des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, où le truculent prêtre s’exclame dans un concert de cigales et au milieu d’effluves de thym et de romarin : "Oui, moi, Martin, le fils du bourrelier de Fontvielle, aujourd’hui curé de Cucugnan, moi, misérable pécheur, j’ai été transporté au ciel pendant quelques heures, et j’ai le devoir de vous dire ici, impartialement, ce que j’y ai vu, de mes yeux vus !"

S’ensuit une hilarante pérégrination où l’homme d’Église cherche au paradis, au purgatoire puis en enfer ses ouailles dispersées avant de les exhorter, avec une tendresse mâtinée d’exigence, à s’abandonner au sacrement de la confession avant qu’il ne soit trop tard : "Quand il y a quelqu’un de malade chez vous, vous attendez toujours, pour venir me chercher, qu’il ne lui reste plus que quatre bouffées d’air, et quand j’arrive il est déjà sur le départ… le nez tout mince, les lèvres violettes, l’œil vitreux, il bafouille des paroles sans suite entremêlées de "ayayaïe !" parce que ça n’est pas facile de mourir — et au lieu de dire ce qu’il faudrait dire, il me gargouille un dernier soupir."

D’une brûlante actualité

Magnifiquement interprétés par Vincent Fernandel, le petit-fils de l’inoubliable don Camillo, dans une église parisienne en décembre 2025 avant une tournée prévue à l’automne 2026, les Sermons de Marcel Pagnol pourraient être vus comme la peinture désuète d’une France d’après-guerre, un pays prospère où l’on faisait plein d’enfants et où on ne s’angoissait ni du retour de la guerre sur le sol européen, ni du dérèglement climatique et encore moins des progrès de l’intelligence artificielle. Bref, une aimable et savoureuse pagnolade.

Et pourtant, ces sermons sont d’une brûlante actualité. À l’heure où les églises se remplissent d’une jeunesse fervente et où des flots de catéchumènes et de recommençants inondent les parvis, on entend avec effarement des prêtres expliquer qu’ils ne disent jamais la position de l’Église sur les sujets de morale de crainte que les fidèles ne déguerpissent. On constitutionnalise l’avortement — qui n’est pas la meilleure façon de lutter contre une dénatalité rampante — sans que cela ne provoque autre chose qu’un émoi discret de clercs embarrassés — rejoint en cela par des députés tétanisés à l’idée de paraître ringards. On s’apprête à légaliser l’euthanasie qui frappera en premier les plus vulnérables et les plus fragiles.

Le mérite de frapper les esprits

Alors oui ! il y a une certaine ironie à entendre l’agnostique Pagnol — encore qu’il a reçu l’extrême-onction au soir de sa mort et reconnu qu’il se sentait "plus propre" pour se présenter devant Dieu — parler de religion comme il le fait. On pourrait s’étonner de lire sous la plume du fils de l’instituteur laïque qui prenait très au sérieux son rôle de "hussard noir de la République", des paroles si dévotes si on oubliait — et le R.P. Norbert Calmels, abbé général de l’ordre des Prémontrés, nous le rappelle dans la préface qu’il rédigea en 1967 — que Pagnol était un grand lecteur de Bossuet et Massillon, dont les bustes ornent la fontaine Saint-Sulpice à Paris.

Restent une évidence et une question : on n’hésitait pas alors à évoquer les fins dernières et à dépeindre l’enfer et le paradis avec des couleurs qui nous sembleraient kitsch mais qui avaient au moins le mérite de frapper les esprits. Et si l’Église s’était perdue de ne plus les évoquer aujourd’hui ? Et si le diable ne s’amusait pas à nous faire croire que non seulement il n’existe pas, mais que l’enfer aussi est une vue de l’esprit. Avouons que le curé de Cucugnan (que Pagnol a rencontré) y trouverait matière à déclamer un bon sermon !

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