Au début des Actes des Apôtres, lorsqu’il s’agit de compléter le collège des apôtres réduit à onze depuis la trahison et la mort de Judas, voici ce qui est dit du critère de sélection : "Il faut que, de ces hommes qui nous ont accompagné tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, depuis le baptême de Jean, jusqu’au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection" (Ac 1, 21-22). Autrement dit, la première communauté chrétienne, sans négliger la Nativité du Seigneur et tous les Évangiles de l’enfance, considère que le critère pour être un apôtre du Christ et un témoin qualifié de sa résurrection est d’avoir vécu avec lui depuis son baptême par Jean jusqu’à l’Ascension. Il y a donc dans le baptême de Jésus une dimension inaugurale : c’est la fin de sa vie cachée, et le début de sa vie publique. Pourrait-on alors parler du baptême de Jésus comme d’un récit de vocation ?
Un avant et un après
Dans l’Ancien Testament, la vocation du prophète est précédée par un appel, où Dieu fait soudainement irruption dans la vie du prophète, souvent en l’appelant par son prénom, avant de lui confier une mission ; un dialogue s’en suit, car le prophète ne comprend pas toujours ou n’accepte pas forcément d’emblée ce que Dieu veut. Pour les prophètes, l’intervention divine est une surprise, un événement, à partir duquel il y a donc un avant et un après, à la fois dans leur genre de vie, et dans la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes.
Rien de tel pour Jésus. Lorsqu’au baptême le ciel se déchire, la voix du Père retentit, et l’Esprit-Saint descend comme une colombe, Dieu ne s’adresse même pas à Jésus. Il ne semble d’ailleurs pas qu’en disant : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie" (Mt 3, 17), Dieu apprenne quoi que ce soit à Jésus. Ce dernier ne marque aucune surprise, aucune crainte, et l’Évangile ne donne aucune indication qui laisserait penser que la relation de Jésus au Père et à l’Esprit-Saint en ait été modifiée, ou qu’il ait eu désormais une conscience différente de son identité et de sa vocation.
Rien pour lui, tout pour nous
Au risque de la provocation, il faut donc dire que pour Jésus lui-même, l’Évangile que la liturgie nous propose est un non-événement. D’abord parce que Jésus n’avait pas besoin de baptême, étant sans péché. Ensuite, parce que la théophanie spectaculaire qui l’accompagne ne fait que révéler aux autres ce que lui, Jésus, sait et vit déjà depuis toujours. D’un certain point de vue, tout ce que le Verbe incarné, Jésus, a vécu en sa chair, est toujours pour nous, et non pas pour lui. Mais la Nativité, la Passion ou la Résurrection sont tout de même des événements qui changent quelque chose pour Jésus en son humanité. Le baptême, non. Le baptême reçu par Jésus au Jourdain ne change rien pour lui, il change tout pour nous.
La pédagogie divine se plaît à manifester de manière spectaculaire, une fois pour toute, en la personne du Christ, ce que signifie et cause en nous le sacrement du baptême qui, en lui-même, est un signe pauvre.
Le baptême de Jésus est un événement pour les apôtres du Christ, ce pourquoi les Douze devaient en avoir été témoins. De quoi ? D’abord de la réalité de notre filiation divine et de notre vocation à la communion trinitaire qui s’inaugurent à notre propre baptême. Au IVe siècle, saint Hilaire de Poitiers l’affirme : "D’après ce qui s’est réalisé pleinement dans le Christ, l’Esprit-Saint, depuis les portes célestes, vole sur nous et, baignés dans l’onction de la gloire céleste, nous devenons fils de Dieu par l’adoption de la voix du Père, car la vérité des faits eux-mêmes a préfiguré dans leur réalité même l’image du mystère ainsi préparé pour nous."
L’entrée dans la vie divine
La pédagogie divine se plaît à manifester de manière spectaculaire, une fois pour toute, en la personne du Christ, ce que signifie et cause en nous le sacrement du baptême qui, en lui-même, est un signe pauvre. Le dessein divin, celui que Dieu poursuit avant même et indépendamment de toute considération du péché et de la nécessité de nous sauver, c’est bien celui-là : faire de nous ses enfants adoptifs, nous introduire dans sa vie divine, nous faire participer de la communion d’amour du Père, du Fils et de l’Esprit saint.
Le Père dit du Fils, alors que l’Esprit saint descend : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie." Mais il nous faut entendre, pour nous : "Si tu accueilles ma grâce, qui s’écoule depuis les cieux désormais ouverts, je t’adopte pour que tu deviennes toi aussi mon enfant bien-aimé, fils dans le Fils, en qui je trouve ma joie." C’est en cela que le baptême du Christ est vraiment inaugural, non pas pour Jésus, mais pour chaque personne qui veut être son apôtre. Car c’est la finalité de l’œuvre divine, et la finalité de l’Incarnation, qui est ici dessinée dans une perspective grandiose.
Par le rachat des péchés
La pédagogie divine pour nous révéler le mystère de notre vocation à l’adoption filiale ne se restreint pas à nous indiquer, dès le début de la vie publique de Jésus, l’objectif. De manière cachée, elle nous prépare à en intégrer les modalités qui ont été rendues presque inéluctables par le péché. Pour nous, l’adoption filiale passe par le rachat des péchés et la participation au sacrifice d’amour du Christ en Croix.
L’humiliation du Fils de Dieu dans ce baptême dont il n’a pas besoin, au Jourdain qui est le fleuve le plus bas du monde, son engloutissement dans l’eau sous le poids de nos péchés qu’il prend sur lui, avant de ressortir dans la gloire pour être manifesté comme Fils bien-aimé du Père et empli d’Esprit saint, c’est l’exposé des modalités concrètes de réalisation du plan de Dieu.
En passant par la croix
Au IIe siècle, saint Irénée nous livre sur ce point une indication précieuse, lorsqu’il interroge la nécessité d’un baptême d’eau et d’Esprit. L’un ou l’autre séparément n’aurait-il suffi ? Il opère alors un rapprochement avec l’Évangile de la Samaritaine : l’entrée dans le mystère du salut et de l’adoration véritable est donnée gratuitement par le Christ, mais elle suppose la collaboration de la Samaritaine qui puise l’eau terrestre péniblement acquise en se penchant au puits. De même à la grâce infiniment gratuite du baptême dans l’Esprit-Saint doit répondre notre effort humain pour vivre à hauteur d’une telle vocation. C’est ainsi que l’apôtre du Christ, cet "être de nature et d’aventure" selon les mots de Jacques Maritain, déploie sa vie baptismale, en passant par la Croix, pour devenir un saint.
Lectures de la fête du Baptême du Seigneur :










