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Cette outrance du pouvoir qui oblitère la vérité

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Paul Airiau - publié le 10/01/26
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L’historien Paul Airiau décrypte l’outrance du pouvoir telle qu’elle prospère dans de nombreux pays depuis trente ans. Selon lui, elle n’est que le corollaire politique de l’autodétermination de soi et du libéralisme culturel des sociétés occidentales, qui conduit à une oblitération structurelle de la vérité.

Alors comme cela, on se réveille un matin pour découvrir que, voilà, un président a décidé de faire kidnapper un autre président, sans crier gare, parce que voilà. À croire qu’il s’est projeté volontairement dans l’histoire du type qu’était tranquille, qu’était peinard, et auquel on a fait les bottes à la baston quoi qu’il ait dit "Laisse béton". Oh ! bien sûr, il a des explications, des justifications, des motifs. Mais valent-ils plus ce que valent ses paroles ? Entre l’exagération permanente, les sauts logiques, les coq-à-l’âne, les propos hors de propos, les remarques déplacées, l’autoglorification, on a tellement le choix qu’on peut légitimement douter de la valeur de ces raisons — même lorsqu’on y trouve la rationalité du business.

Seule compte la volonté

Finalement, on a surtout une forme d’outrance infinie dans l’exercice du pouvoir, qui en vient à dire le pouvoir par elle-même. Peu importe que ce que l’on dise soit vrai, peu importe qu’on soit cru, peu importe qu’on se moque. Ce qui compte, c’est qu’on fasse ce qu’on veut, parce qu’on le veut, parce qu’on y croit au moment où on le fait, et que cela soit. Et tout cela, cela doit aussi se dire et se faire dans l’excès permanent, dans l’indifférence absolue aux réactions, dans l’ignorance la plus totale de tout ce qui pourrait contredire ce que l’on pense et veut. Cela doit même aboutir au dépassement de la vérité pour ne faire du rapport au réel qu’un pur récit qu’il s’agit de mettre en circulation afin qu’il l’emporte contre tout le reste, et spécialement contre ce qui est vrai et attesté, réduit radicalement au rang de discours et de récit concurrent à défier.

Le pouvoir outré s’exonère ainsi de toute possible contradiction et de toute nécessaire justification. Il n’est plus de mise à l’épreuve, de confrontation à la preuve. Seule compte la volonté, engagée dans un rapport radicalement fantasmatique à la réalité. Non pas une totale irréalité, car sinon un tel comportement n’aurait absolument aucune pertinence sociale. Mais une ignorance de ce qu’on ne veut pas voir, ou une dénégation de son existence, ou une explication aberrante de ce qu’il est. Cela permet alors de ne jamais avoir tort et de sans cesse poursuivre la dynamique dans laquelle on s’est engagé — jusqu’à ce que, parfois, la réalité s’impose. 

Autodétermination

Est-il besoin de souligner combien cette outrance du pouvoir est actuelle, combien elle est présente dans nombre de pays, combien elle gagne du terrain, combien elle a fonctionné aussi pour justifier des expéditions militaires et des expédients politiques depuis une trentaine d’années ? Car, plus que d’autres formules politiques, elle est parfaitement calibrée pour répondre à la déstabilisation sociale, pour exploiter le ressentiment, pour tirer vengeance de ce qu’on a perdu. Même, cette outrance est la réponse principale à ce qui est perçu comme un échec, un recul, un désavantage, car elle permet d’ignorer la complexité des situations en y apportant des réponses simples. 

Mais faut-il s’étonner que ce soit dans les temps qui sont les nôtres que cette outrance ait prospéré ? Après tout, elle n’est que le revers d’un avers que l’on connaît bien : celui d’une déconstruction radicale et d’une culturalisation absolue de toute réalité et de tout donné corporel justifiant toute absolue autodétermination de soi par soi, et celui de la réduction de toutes les choses, de toutes les valeurs et de tous les êtres quels qu’ils soient à leur valeur marchande et commerciale — celui du libéralisme des temps présents.

L’oblitération structurelle de la vérité

Aussi est-il surprenant qu’un certain nombre de défenseurs du réalisme de la connaissance et du primat du réel sur l’idéel et la volonté, qu’on trouve normalement dans le christianisme, et spécialement dans le catholicisme, ici et ailleurs, puissent abonder dans le sens d’un tel président et de tous ses semblables, le soutenir, s’en satisfaire. Oh ! certes, son conservatisme revendiqué, sa critique radicale de certains aspects du libéralisme culturel, sa défense de valeurs familiales et laborieuses, sa valorisation d’une identité nationale chrétienne et de la valeur du christianisme comme fondement de la vie collective pourraient plaider en sa faveur. Et l’on sait aussi qu’il est fort difficile, sauf à jouer au puriste de la conviction, de trouver des alliés qui pensent exactement comme vous, et qu’il faut bien tenter de jouer avec les cartes que l’on a à disposition et se salir les mains tout en restant propre sur soi, si l’on veut que ce à quoi l’on tient et dont on pense qu’il est nécessaire à l’ordre juste et bon du monde ne disparaisse pas de la circulation sociale.

Il n’empêche. Il n’est pas sûr qu’il faille payer tout cela d’une réduction intégrale du catholicisme à une idéologie, soit à un système de valeurs et à une armature conceptuelle chargés de donner un contenu culturel à des passions politiques. Non pas qu’il faille ignorer que la foi chrétienne peut être une véritable ressource existentielle et politique, capable d’infuser des pensées et des comportements pour structurer la vie sociale. Mais, tel que l’outrance politique l’a mis en branle depuis un certain temps déjà en son sein ou à ses côtés, il subit désormais une contamination croissante. Car ceux qui collaborent avec elle sont entraînés inéluctablement dans l’oblitération structurelle de la vérité comme rapport juste au réel, acceptation d’un donné qui précède et détermine, refus d’une posture persuadée que la parole et la volonté humaines peuvent faire que soit ce qui n’est pas et ne peut pas être.

Une collaboration dangereuse 

Or, rien n’est moins sûr qu’il faille, pour un chrétien, pour un humain, étendre indéfiniment la performativité absolue, qu’on doive avoir un rapport magique à la réalité, qu’on ait besoin de dénier le monde tel qu’il est donné. Rien n’est moins sûr qu’il faille avoir avec le monde le rapport qu’eurent avec lui les totalitarismes et que développe de plus en plus le libéralisme culturel des sociétés occidentales. Rien n’est moins sûr, au contraire, qu’il soit sans danger de cesser d’avoir avec le réel un rapport de créature et de revendiquer pour soi d’être l’égal de Dieu.

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