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Mercosur : l’Union européenne donne son feu vert, sans la France

Manifestations d'agriculteurs à Carcassonne le 18 décembre 2025.

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Cécile Séveirac - avec AFP - publié le 09/01/26
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Après plus de vingt-cinq ans de négociations, l’Union européenne a approuvé la signature de l’accord de libre-échange avec le Mercosur, malgré une forte opposition du monde agricole. Ce traité, qui ouvre largement le marché européen aux produits sud-américains, suscite colère et inquiétudes, particulièrement chez les agriculteurs craignant une concurrence déloyale. La bataille se poursuit désormais au Parlement européen, où la ratification reste incertaine.

Passage en force. Après plus de vingt-cinq ans de négociations, l'Union européenne a donné son feu vert à l'accord de libre-échange avec le Mercosur vendredi 9 janvier. La colère, et surtout la détresse des paysans, exprimées depuis de nombreuses années, n'y auront rien fait. Une majorité d'États européens, en dépit des contestations qui avaient secoué plusieurs pays et tout particulièrement la France ces derniers mois, ont approuvé la signature du très contesté traité.

La présidente de la Commission Ursula von der Leyen pourrait donc se rendre dès lundi 12 janvier au Paraguay afin de signer ce traité commercial avec l'Amérique latine. L'Italie a été décisive pour valider l'accord, ardemment soutenue par l'Espagne et l'Allemagne. Berlin a salué un "signal important" d'une Europe qui mise sur de "nouveaux partenariats" quand "d'autres se referment et adoptent une politique commerciale de plus en plus agressive".

Plusieurs pays ont voté contre, comme la Hongrie, la Pologne, l'Irlande et l'Autriche, ainsi que la France qui a manifesté son désaccord de façon tardive. "La France est favorable au commerce international, mais l’accord UE-Mercosur est un accord d’un autre âge, négocié depuis trop longtemps sur des bases trop anciennes" avait indiqué Emmanuel Macron la veille dans un communiqué. Pour ces pays, la bataille va donc se poursuivre au Parlement européen, qui se penchera sur la ratification du traité dans les semaines qui viennent. Une fois signé, l'accord doit en effet être soumis au vote des députés européens.

Environ 150 eurodéputés sur 720, appellent à se tourner vers la justice pour tenter d'obtenir la suspension de l'application de l'accord, alors que la contestation agricole s'amplifie.

Un accord déséquilibré

Déjà, le monde agricole prévoit une large mobilisation pour empêcher la ratification du traité. La FNSEA, le premier syndicat agricole français, a promis un grand rassemblement devant le siège du Parlement européen à Strasbourg le 20 janvier. Dès vendredi, une cinquantaine de tracteurs d'agriculteurs français et allemands ont bloqué le Pont de l'Europe reliant Strasbourg à Kehl, de l'autre côté du Rhin.

Deux autoroutes à la frontière franco-belge étaient également bloquées, ainsi qu'un dépôt pétrolier dans le Nord de la France. Des agriculteurs et leurs tracteurs étaient aussi à Paris jeudi et vendredi pour dénoncer tout à la fois le Mercosur, le prix des engrais et la gestion gouvernementale de l'épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) chez les bovins.

Négocié depuis 1999, cet accord crée l'une des plus grandes zones de libre-échange au monde, entre l'Union européenne, le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay, soit plus de 700 millions de consommateurs. Pour ses thuriféraires, il permettrait de relancer une économie européenne à la peine, bousculée par la concurrence chinoise et les droits de douane aux États-Unis. Mais ce qu'il implique va profondément bousculer l'agriculture européenne et française. L’accord ouvre en effet le marché européen à des importations massives de viande, céréales et produits agricoles à bas coût venant du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay). Résultat : les exploitations agricoles locales se retrouveront sans aucun doute face à une concurrence déloyale, qui pourrait mettre en danger leur survie, déjà menacée par des salaires beaucoup trop bas et une surcharge de normes administratives. D’autre part, les produits importés ne respecteront pas systématiquement les mêmes normes strictes que celles de l’UE (bien-être animal, pesticides, traçabilité, sécurité alimentaire), entraînant un véritable problème d'équité.

Le "non" d'Emmanuel Macron pour éviter la censure

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a donné un argument supplémentaire aux partisans de l'accord. L'Union européenne doit diversifier ses partenariats commerciaux, martèle ainsi la Commission. Dans l'espoir d'amadouer les agriculteurs, Bruxelles a enchaîné les concessions ces derniers mois, dont des garanties renforcées pour les produits les plus sensibles.

Sur ce volet, les Vingt-Sept se sont alignés vendredi sur la position mieux disante du Parlement européen pour protéger les agriculteurs en cas de déstabilisation du marché. La Commission déclenchera une enquête si les prix du Mercosur sont inférieurs d'au moins 5% à ceux de l'UE et que le volume des importations augmente de plus de 5%. Et elle pourra temporairement remonter les taxes douanières en cas de préjudice grave. Mardi 6 janvier, Ursula von der Leyen avait proposé un geste budgétaire dans la future politique agricole commune (PAC) de l'UE, avec 45 milliards d'euros débloqués de façon anticipée, une mesure qui n'a pourtant aucun lien direct avec le Mercosur, tout comme la révision de la taxe carbone aux frontières de l’UE. Le monde agricole en France ne s'est pas laissé amadouer, et la colère est repartie de plus belle, déjà très vive après la gestion de la dermatose nodulaire bovine.

En France, empêtré dans l'instabilité politique, Emmanuel Macron a paru hésiter à donner son accord pour le traité du Mercosur, "pas acceptable en l'état". Mais la pression était trop forte, avec la menace de la droite de faire tomber le gouvernement de Sébastien Lecornu en cas de soutien à l'accord. L'UE s'apprête donc à signer un accord commercial contre l'avis de la première puissance agricole européenne, une situation quasiment inédite. Certes, Paris souligne avoir pesé pour obtenir des gestes en faveur des agriculteurs. Mais c'est "un échec diplomatique et tactique", cingle un ancien ministre français, anonymement.

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