Le siècle inauguré à la fin de l’an 2000 entre en 2026 dans son deuxième quart et devrait donc commencer à se caractériser. L’habitude est en effet de découper l’histoire — du moins telle que la mémoire la retient — en tranches d’une centaine d’années, avec chaque fois un événement décalé de 10 ou 15 ans sur le chiffre rond, et préludant aux mutations qui marquent l’époque. Ainsi (pour s’en tenir aux derniers épisodes), le XVIe siècle s’ouvre en 1515 (avènement de François Ier, et "Renaissance") ; le XVIIe en 1610 (mort d’Henri IV qui a mis fin aux guerres de religion, et triomphe de la monarchie absolue) ; le XVIIIe en 1715 (décès de Louis XIV, et "Lumières") ; le XIXe en 1815 (chute de Napoléon, qui n’empêche pas les retentissements de la Révolution française, et industrialisation) ; le XXe en 1914 (début de la Première Guerre mondiale, suivie de l’émergence d’idéologies conduisant à une deuxième, et même à une troisième, dite "froide", qui dure 45 ans et occupe la seconde moitié du siècle).
Le "choc des civilisations" ne s’est pas confirmé
Or l’orientation du XXIe tarde à se définir et la date de son démarrage ne se laisse pas aisément déterminer. Bien sûr, aucune loi préétablie ne justifie de découper le temps passé (mais aussi présent et à venir) en unités d’environ cent ans, à peu près régulières et identifiables. Des repères sont néanmoins indispensables pour ne pas cheminer à l’aveugle.
On a pu imaginer que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis initiaient une ère nouvelle, dominée par le "choc des civilisations" conjecturé en 1993 par le politiste américain Samuel Huntington (1927-2008) : l’islam contre l’Occident. Mais, même si al-Qaïda et Daesh ne sont pas totalement éliminés, leur capacité de nuisance semble avoir quelque peu diminué ces dernières années. Et la confrontation entre la culture musulmane et la chrétienté sécularisée n’est pas le principal problème dans les relations internationales. On ne peut guère non plus voir dans les deux vagues d’attaques islamistes de 2015 (Charlie Hebdo en janvier et le Bataclan en novembre) un tournant décisif rien que pour la France : les premières tueries de ce calibre y datent de 1985. Avant, il y a eu Mohammed Merah à Toulouse et Montauban en 2012. Il y a eu après (et entre autres) le camion dans la foule à Nice et l’assassinat du père Hamel en 2016, puis ceux d’Arnaud Beltrame en 2018, de Samuel Paty en 2020, de Dominique Bernard en 2023, d’Ashur Sarnaya en septembre dernier...
Les attentats terroristes apparaissent à la fin du XIXe siècle, et ils ne sont pas uniquement le fait d'islamistes (comme à Sydney il y a trois semaines). Car ils sont dus d’abord à l’anarchisme, puis à divers nationalismes (serbe à Sarajevo en 1914, IRA en Irlande, ETA basque), à l’extrême-droite (la Cagoule, 1935-1938), à l’extrême-gauche (Allemagne et Italie, 1970-1988), à des Palestiniens (depuis 1919), au sionisme militarisé (l’Irgoun jusqu’en 1948), à un hindouisme radical (2007-2008 en Inde), et même à un bouddhisme chauvin (en Birmanie).
Pour ne pas faire de l’expansionnisme islamiste la grande affaire du siècle, il faut encore résister à la hantise du "grand remplacement", alimentée par l’immigration parfois visible et par la dénatalité. Les statistiques (reconnues fiables) de l’INSEE montrent qu’en 2024 les immigrés représentent chez nous 11,3% de la population (c’était 5% en 1946, 7,4% en 1975 et 8,5% en 2010) et qu’un tiers d’entre eux a acquis la nationalité française. Le "métissage" est donc réel, mais pas massif, et les origines sont diverses : Afrique (45,5%), Europe (27,5%), Asie dont Moyen-Orient (18%) et Amériques ou Océanie (9%). On est loin d’une "invasion" ou d’une "submersion" des Français "de souche". Le solde migratoire positif est bien plus élevé aux États-Unis et au Canada, mais aussi en Suisse, au Luxembourg ou en Arabie saoudite.
L’illusion de "la fin de l’Histoire"
Autrement, on peut se demander si, d’une certaine façon, le XXe siècle ne s’est pas achevé autour de 1990, avec le naufrage de l’Empire soviétique, entraînant la fin de la tripartition du monde en blocs Ouest, Est et non-alignés, et ce que l’on a appelé la "mondialisation". Le politologue nippo-américain Francis Fukuyama a même pu y voir "la fin de l’Histoire".
Cette hypothèse a été vite démentie. D’abord par l’avènement du numérique, qui a intensifié l’information et la communication, mais altère les liens sociaux et le rapport à la réalité, tout en restant contrôlable. Ensuite par la menace d’une catastrophe environnementale, qui supplante celle d’une apocalypse nucléaire, laquelle n’a pourtant pas disparu. Et puis par la résurgence d’impérialismes, de nationalismes et d’intransigeances religieuses. Enfin par le mépris du droit international en Irak (2003), en Crimée (2014), en Ukraine (2022), à Caracas l’autre jour...
Les "progrès" de la tyrannie
À quoi s’ajoutent d’autres tendances imprévisibles au XXe siècle. Il y a l’écroulement du mythe que la volonté du peuple finit toujours par s’imposer aux tyrans, parce que ce serait le sens irrésistible de l’Histoire, surtout si les jeunes s’en mêlent. Or les dictatures ont fait des "progrès" en efficacité répressive. On s’en est aperçu dès 1989 en Chine, quand des chars ont chassé les étudiants de la place Tienanmen. Les aspirations démocratiques ont de même été écrasées à Hong Kong, au Vénézuéla (jusqu’à la récente intervention américaine), en Iran, en Afghanistan, en Birmanie, çà et là en Afrique, en Amérique latine... Le "Printemps arabe" de 2011 n’a pas changé grand-chose au fond. Au total, le despotisme (kleptocratique, identitaire, ou soi-disant socialiste, ou tout cela la fois) est bien plus répandu que la liberté d’expression.
La "gauche" perd du coup la supériorité intellectuelle et morale qu’elle revendiquait depuis 1945 et donc le monopole du mécontentement et de la contestation. Elle y est concurrencée par une "droite" bientôt qualifiée d’"extrême" (pour la distinguer du conservatisme passif), qui elle-même excite en symétrie une contre-offensive que l’on aurait dite "gauchiste" au XXe siècle et qui est colorée de libertarisme, de multiculturalisme et d’écologisme. On a là une montée non pas "aux extrêmes", selon la formule de Carl von Clausewitz, mais des extrêmes. Pour le général prussien, l’escalade ne vise d’ailleurs pas à anéantir l’ennemi (dont il n’y aurait alors plus rien à tirer), mais à le désarmer dans un duel afin de lui imposer politiquement sa loi.
En l’absence de "grands hommes"
Une conséquence de cette situation est, du moins dans les pays démocratiques, l’usure rapide des dirigeants et l’absence de leaders d’envergure. Rien qu’en France, les derniers présidents n’ont pas enthousiasmé : Jacques Chirac, si longtemps attendu, n’a pas convaincu ; Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas été réélus ; la cote d’Emmanuel Macron paraît au plus bas avant la fin de son second mandat. On peut douter que le suivant (quel qu’il soit, et bien malin qui pourrait déjà le nommer) s’avère plus inspirant et plus résilient. René Girard a bien vu que tout sauveur putatif risque fort de finir comme bouc émissaire. Cependant, l’absence de "grands hommes" n’est pas forcément à déplorer. Ils ne sont pas le produit de leurs seules vertus, mais aussi du contexte plus ou moins tragique qui les a amenés à les révéler. Or le personnel politique ne peut guère s’élever au-dessus des défis qu’il affronte et dont les plus pressants sont disparates et à court terme. C’est un service indispensable. C’est pourquoi il est nécessaire de prier pour les gouvernants et aussi pour l’opposition (1Tm 2, 1-2). Ce n’est pourtant pas suffisant, car il reste, sans s’affoler au milieu des crises qui se succèdent sans répit, à rester conscient et à ne pas cacher ni imposer que les enjeux se trouvent au-delà : dans la reconnaissance des dons de Dieu, des libertés et des responsabilités qu’ils confèrent, et du devoir de les partager et transmettre en en demandant la force à l’unique Sauveur.

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