"Favoriser un discernement commun" afin de conseiller Léon XIV "dans l’exercice de sa haute et lourde responsabilité", ainsi que "renforcer la communion entre l’évêque de Rome et les cardinaux" : les objectifs d’un consistoire, une réunion des cardinaux, peuvent sembler relativement abstraits, mais cette communication prudente et minimaliste du Vatican cache, potentiellement, une nouvelle façon d’exercer la papauté. Le pape Léon XIV est un canoniste, donc un spécialiste du droit de l’Église, et compte bien utiliser les outils à sa disposition pour promouvoir l’unité parmi les catholiques. Réunir les cardinaux est ainsi une façon d’associer toute l’Église à son action. Le code de droit canonique précise que "les Cardinaux apportent leur aide au Pasteur Suprême de l'Église par une action collégiale, surtout dans les Consistoires où ils sont réunis sur l'ordre et sous la présidence du Pontife Romain". Ces consistoires peuvent être "ordinaires" ou "extraordinaires".
Les consistoires ordinaires, qui sont publics, sont de deux formes : certains ne réunissent que les cardinaux présents à Rome pour statuer sur certaines questions comme les canonisations, mais ils peuvent être aussi le lieu d’annonces inattendues. C’est dans ce cadre que Benoît XVI avait annoncé sa renonciation, le 11 février 2013. L’autre forme du consistoire ordinaire public est celle liée à la création de nouveaux cardinaux. Pour sa part, le consistoire extraordinaire est célébré "lorsque des nécessités particulières de l'Église ou l'étude d'affaires de grande importance le conseillent". Sauf empêchement majeur lié notamment à la santé, tous les cardinaux du monde sont convoqués, soit 245 actuellement, avec pour la première fois une majorité de cardinaux non-électeurs : avec le 80e anniversaire du cardinal Zenari ce lundi, les électeurs ne sont plus que 122 en cas de conclave.
Les sujets de la réunion de cette semaine n’ont pas été communiqués, mais certains médias italiens ont notamment évoqué la possibilité que les cardinaux se penchent sur la liturgie, sur la gouvernance de l’Eglise et sur la synodalité. Le processus synodal ouvert en 2021 par le pape François devrait se poursuivre au moins jusqu’à l’assemblée ecclésiale programmée à Rome à l’automne 2028. À travers ce thème, c’est aussi la réception du Concile Vatican II qui demeure en jeu, plus de soixante ans après sa conclusion.
La “liberté liée” du Pape vis-à-vis des cardinaux
Mgr Patrick Valdrini, canoniste et ancien recteur de l’Institut catholique de Paris, explique que les cardinaux formaient autrefois une forme de "Sénat du Pontife romain", qui obligeait le Pape dans ses décisions. Ce n’est plus exactement le cas aujourd’hui car la tradition juridique de l’Église a évolué vers une "liberté liée" : le Pape "ne peut pas agir sans tenir compte des membres du collège", mais il reste fondamentalement libre dans son magistère. La réunion de cette semaine, qui se tiendra à huis clos sauf la messe célébrée ce jeudi, aura donc une valeur essentiellement consultative. Le Pape avait déjà montré sa volonté d’associer les cardinaux plus étroitement à son magistère lorsque le 10 mai dernier, en les rencontrant au surlendemain de son élection, il ne s’était pas contenté du traditionnel discours de remerciement protocolaire mais avait ouvert un espace de libre discussion, comme un mini-Synode improvisé. Le pape François, pour sa part, avait rarement réuni le Sacré-Collège, sauf en 2022 pour entériner la nouvelle Constitution apostolique sur la Curie romaine, mais le programme de cette réunion ne permettait pas de réels échanges.
La remise en valeur du consistoire extraordinaire pourrait par ailleurs rendre de facto caduc le "Conseil de Cardinaux" institué par le pape François au début de son pontificat, et qui semble s'être éteint avec lui. La dissolution de ce groupe n’a jamais été formalisée, mais le simple fait que Léon XIV n’en n’ait jamais parlé ni ne l’ait réuni peut laisser entendre que cette instance n’est plus en vigueur. Mgr Patrick Valdrini précise que dans la tradition du droit canonique, "la loi peut mourir par extinction, quand elle n’a plus de raison d'être, ce qui constitue une différence par rapport au droit civil".
Cette évolution constitue un signe de détachement progressif du pape Léon XIV par rapport au style de gouvernement de François - ce qui ne signifie en rien une rupture par rapport à sa ligne sur des questions essentielles comme la relation aux pauvres, le respect de la vie et le soin de la création.. Un changement de méthode est jugé nécessaire par un grand nombre de cardinaux, y compris parmi ceux qui avaient été nommés par François et regrettaient un manque de consultation, mais il n’est pas pour autant question de "déconstruire" l’héritage du pontife argentin. Quoiqu’il advienne après les débats de cette semaine, Léon XIV, pour reprendre une expression chère à Benoît XVI, assumera certainement une "herméneutique de la continuité".











