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“La colère est inédite”: grève historique des médecins libéraux 

Des médecins manifestent avec des pancartes devant l'Agence régionale de santé (ARS) lors d'une marche de protestation qui a rassemblé près de 200 praticiens à Pau, en France, le 5 janvier 2026.

Des médecins manifestent avec des pancartes devant l'Agence régionale de santé (ARS) lors d'une marche de protestation qui a rassemblé près de 200 praticiens à Pau, en France, le 5 janvier 2026.

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Hortense Leger - avec AFP - publié le 05/01/26
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Pour la première fois depuis 30 ans, la médecine libérale fait front commun et suspend une large part de son activité du 5 au 15 janvier 2026. Au cœur de la mobilisation : dénonciation de la loi de financement de la sécurité sociale, défense des tarifs, refus de restrictions administratives, et appel pressant au gouvernement pour "renouer un dialogue véritable".

Cabinets fermés, blocs opératoires à l'arrêt, grande manifestation… À partir du 5 janvier 2026 et pour dix jours, les médecins libéraux se mobilisent "contre des politiques qui les piétinent", espérant un mouvement massif susceptible d’ébranler l’hôpital public déjà fragilisé.

Derrière cette mobilisation, une vive contestation des mesures de la loi de financement de la sécurité sociale (LFSS) pour 2026, adoptée le 16 décembre 2025. Les praticiens dénoncent "un budget insuffisant face à des besoins croissants", la perspective de "baisse autoritaire des tarifs de certains actes" sans vraie concertation, ainsi que des contrôles renforcés sur les prescriptions d’arrêts de travail et la menace d’une restriction de leur liberté d’installation. Pour le Dr Bruno Perrouty, neurologue et président des Spécialistes de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF), la colère s’est consolidée depuis plusieurs mois : "Depuis la dernière LFSS, celle de 2025, la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM) nous impose 300 millions d’euros d’économies sur l’imagerie et des baisses tarifaires. Tous les syndicats ont refusé : il ne faut pas raboter mais d’abord retirer les actes inutiles, puis regarder si vraiment il faut aller plus loin."

Une ampleur inédite

Ce n’est pas la première fois que les spécialistes montent au créneau, mais cette fois le mouvement prend une ampleur inédite : "Je n’ai jamais vu une telle explosion de colère parmi mes confrères. Il y a la véritable impression que nous ne sommes pas écoutés, que l’on se moque de nous", souligne le Dr Perrouty. Tous les syndicats font front commun : les organisations professionnelles représentatives (Avenir Spé/Le Bloc, CSMF, FMF, MG France, SML, UFML), les étudiants (Isni, Isnar-Img, Anemf) comme la jeune génération (Jeunes Médecins, Médecins pour Demain). Seul le SMG (syndicat de la médecine générale, non représentatif) voit dans ce mouvement la défense des "privilèges d'une corporation".

Dès le 5 janvier 2025, l’activité des blocs opératoires dans les cliniques est réduite, avant un arrêt total à partir du 10 janvier, jour d’une grande manifestation prévue à Paris. "Du 10 au 14, il y aura, je pense, 80% des blocs opératoires arrêtés", précise le neurologue. Selon un "sondage flash" de la CSMF, environ 85% des médecins adhérents prévoient de faire grève. Le Dr Perrouty souligne la responsabilité des praticiens libéraux face à l’accès aux soins : "La médecine libérale représente 80% des consultations, 64% des actes techniques, 60% des interventions cliniques. Ce mouvement montre qu’elle est indispensable pour faire fonctionner le système de santé." Les cabinets fermeront, certains se consacreront uniquement aux urgences ou feront une grève administrative. Les patients déjà hospitalisés continueront d’être pris en charge, mais les nouveaux venus via les urgences ou la maternité seront transférés vers l’hôpital public, sauf en cas d’urgence vitale.

Renouer le dialogue et redonner de l’attractivité à la médecine libérale

Le ministère de la Santé assure "suivre de près la situation". Les fermetures annoncées de cabinets et les déprogrammations d'opérations sont "recensées et anticipées". Dans le Quotidien du médecin puis dans une lettre ouverte publiée le 31 décembre 2025, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a répété vouloir "renouer le dialogue", et promis d'ouvrir avec les médecins "un chantier sur les modes de rémunération". Elle a souligné que des mesures très contestées avaient disparu, comme l'instauration d'une amende pour les médecins qui ne rempliraient pas le dossier médical partagé (DMP) des patients, censurée par le Conseil constitutionnel. 

Des paroles jugées "insuffisantes" par les syndicats, qui réclament "des actes". Pour le Dr Perrouty, le dialogue est précisément le cœur du problème : "Ce n’est pas qu’une question de tarifs. Nous ne pouvons pas accepter de modifications sans négociation. Ce qui nous frappe le plus, c’est la disparition de la dimension conventionnelle." Le neurologue interpelle sur l’accumulation des attaques envers la médecine libérale : taxation du secteur 2, menace sur la liberté d’installation, absence de concertation autour de France Santé… "On a vu le nombre de médecins libéraux diminuer de 15 % en dix ans, alors que les médecins salariés augmentent de 15 %. Avec des pathologies chroniques qui ne cessent de croître, la pression augmente sur les libéraux." Pour le syndicat, "il faut redonner de l’attractivité à la médecine libérale et retrouver des moyens. Nous avons soumis 25 pages de propositions concrètes au ministère et au conseiller santé." 

"Aucune urgence mise de côté"

Sur la prise en charge des patients et l’impact potentiel sur l’hôpital public, le Dr Perrouty se veut rassurant sur l’esprit de responsabilité : "Aucune urgence ne sera mise de côté. Ce qui est déprogrammé sera simplement repoussé. Les médecins réquisitionnés rempliront leur mission." Enfin, les attentes vis-à-vis du gouvernement demeurent fermes : "Il faut retirer l’article 26 de la LFSS 2026, qui menace de baisse tarifaire unilatérale. C’est le dialogue conventionnel responsable qu’il faut renouer, pour construire l’évolution du système de soins." Le neurologue alerte sur la tentation du pilotage purement administratif du système, sans prise en compte des professionnels de terrain : "Si la réforme des Agences régionales de santé (ARS) ne prend pas en compte médecins libéraux et hôpitaux, ça sera un échec. Il faut une co-responsabilité hospitaliers-libéraux à égalité, et un vrai plan santé pluriannuel, pas des petites rustines à chaque LFSS."

Alors que le mouvement s’annonce historique, la profession attend des signaux forts pour remettre la concertation au cœur du pilotage du système de santé et préserver l’attractivité de la médecine libérale.

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