L’explosion de la consommation durant la période Noël et l’irruption de l’“ultra fast fashion” — la mode éphémère — sur les marchés, illustrée par le phénomène Shein, montrent une évolution décisive dans l’acte d’acheter, explique le dominicain Alberto Fabio Ambrosio, spécialiste du lien entre modes et religion. Désormais, on n’achète plus un vêtement, on l’achète pour pouvoir le remplacer.
L’histoire du roi nu qui se promène dans sa ville, persuadé d’arborer le plus précieux vêtement du monde, est d’une actualité effrayante. Car le roi n’est plus un roi : ce sont désormais les hommes et les femmes des sociétés contemporaines, gavées d’abondance. Nous nous promenons nus — non pas de la nudité du Christ, mais d’un misérable appauvrissement de notre humanité. Tirade ? Moralisme ? Et pourtant, nous le constatons tous : les liens humains se dégradent jour après jour. Des échanges qui nous semblaient encore possibles hier sont aujourd’hui bannis jusque de notre imagination. Et si nous ne nous en rendons pas pleinement compte, convaincus de vivre dans le meilleur des mondes possibles, c’est peut-être parce que nous y sommes plongés jusqu’au cou.
L’irruption de l’ultra fast fashion
De quoi est-il question ? De notre société de consommation, qui a réussi son pari le plus radical : remplacer la relation humaine par l’acte d’achat. On achète, on achète encore, on accumule, puis on recommence. Et lorsque les moyens manquent — ce qui arrive aussi au cœur de la cité — on invente des produits plus accessibles. La mode est l’emblème parfait de cette société. Les philosophes avaient déjà compris que la mode moderne constitue la quintessence du système de la modernité. Aujourd’hui, cependant, elle a pleinement épousé le modèle économique dominant : un néolibéralisme qui a fait de la consommation son ontologie. Nous vivons pour consommer, et plus encore pour acheter tout type de produit, y compris les expériences de la vie.
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En quoi la mode est-elle emblématique ? L’irruption de l’ultra fast fashion sur les marchés marque un tournant décisif dans l’histoire de la mode et, par là même, dans celle de nos sociétés. Les vêtements avaient depuis longtemps cessé d’être des objets dont on prend soin et que l’on répare ; ils ne sont désormais même plus des choses que l’on oublie au fond d’une armoire. Ils sont devenus des déchets, voués à être jetés presque immédiatement.
L’achat est le but
Le temps de l’ultra fast fashion semble ainsi sonner le glas de la fin du "temps". Non pas la fin des temps, mais la fin d’un temps où le temps lui-même jouait encore un rôle : un temps dont on se souvenait, que l’on pouvait repenser. Lorsque nous regardons une photographie prise il y a cinquante ans ou davantage, nous sommes frappés par la manière dont nous étions habillés. "Tu te souviens ? Les pattes d’éléphant…" Elles reviennent aujourd’hui sous le couvert des pantalons baggy, mais sans signifier la même chose que dans les années 1970.
Car désormais, ce n’est plus l’objet qui remplit le temps, mais l’achat lui-même. Ce ne sont plus des biens accumulés auxquels on s’attache, mais l’acte d’acheter qui devient la fin. L’achat est le but, l’essence même du modèle économique, et que nous le voulions ou non, nous sommes tous embarqués dans cette perversion radicale des moyens et des fins. Il ne s’agit même plus de surconsommation ou d’hyperconsumérisme, mais du culte de l’immédiateté. On achète pour se donner de bonnes raisons de pouvoir acheter encore, puisque l’on jette aussitôt. Les consommateurs, victimes de ce système, ne sont pas entièrement responsables : les causes sont ailleurs, dans un monde qui a compris que l’avoir pouvait combler — ou du moins masquer — les vides de l’humanité.
La rente du désir
La règle attribuée à saint Augustin, reprenant une maxime de Sénèque dans les Lettres à Lucilius, affirme avec justesse : « Mieux vaut peu de besoins qu’une multitude de biens. » Depuis toujours, l’être humain lutte contre ses désirs. Sénèque, qui n’était pas chrétien, l’affirmait déjà, et Augustin le reprend à son compte. Mais les sociétés issues de la modernité économique ont compris qu’en s’appuyant sur le désir — réel ou imaginé — on accédait à une source de rente potentiellement infinie. L’acte d’achat vient alors combler l’angoisse produite par la pensée d’un temps long, et, en remplissant ce vide, il tue le temps lui-même.
L’ultra fast fashion célèbre ce point de non-retour d’un système paroxystique qui s’autoalimente sans cesse, car le désir ne cesse de désirer davantage. Pensant guérir ce désir en accélérant toujours plus le rythme de la consommation, on ne fait qu’aggraver la situation. Une émission de télévision américaine des années 1990 portait un titre sans équivoque : Shop ’til You Drop — « achète jusqu’à ce que tu crèves ». Nous y sommes. Car tuer des vêtements qui pourraient encore avoir la dignité d’objets, et non de simples déchets, revient à tuer le temps présent de la vie, et donc, d’une certaine manière, à tenter de supprimer la vie elle-même.
La contemplation enterrée
En écrivant ces lignes, je suis saisi par le doute : et si tout cela n’était pas vrai ? Mais je me reprends aussitôt. Si tel n’était pas le cas, nos relations humaines — et nos relations entre sociétés — auraient d’autres couleurs, d’autres formes. Nous savons que le négoce, tel qu’il s’est imposé en Occident, a progressivement effacé l’otium des Anciens, fait de calme, de vie intérieure, de méditation et de farniente fécond. L’ultra fast fashion, cette consommation qui n’a d’autre but que de permettre d’acheter encore, enterre définitivement l’idée que la contemplation puisse être le véritable bonheur de l’être humain.












