Dans son roman, Gaspard, Melchior et Balthazar, paru en 1980 reprend une tradition aussi ancienne que les évangiles : écrire la vie des fameux "mages venus d’Orient" mentionnés par Matthieu (cf. Mt 2). Leur adoration de l’Enfant-Jésus, révélation de sa divinité, est l’origine de la fête de l’Épiphanie, ce dimanche, célébration plus ancienne encore que la Nativité. Ces mages, donc, réveillent l’imagination, et l’on ne compte plus les récits à leur sujet. Michel Tournier en écrivit un. Il imagina même, comme s’ils étaient les mousquetaires du bon Dieu, que les trois mages étaient quatre… et que le quatrième, en retard, recherchait la recette des loukoum. Mais c’est une autre histoire.
Son roman pose pourtant une bonne question : pourquoi donc faudrait-il que les mages fussent trois, ainsi que l’imaginaire collectif le pense, alors que le premier évangile n’en dit rien ? Une évidence, d’abord. Ils apportent trois présents : l’or, l’encens et la myrrhe. C’est une hypothèse plausible. Chaque "roi" – puisqu’ils le sont devenus à la faveur des traditions – aurait eu son coffret et son cadeau. Mais Origène, qui la formule au IIIème siècle, sait comme nous que l’on peut apporter trois présents différents à quatre-vingts ou à deux. Tertullien, autre père de l’Église, un peu plus tôt, les rapproche de paroles du psalmiste: "Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront." (Ps 71, 11)
Toute la terre vient adorer l’Enfant-Jésus
Or, il est un fait, qui peut paraître aujourd’hui étonnant, que les "pays" ou parties de la terre n’ont longtemps été, pour les civilisations méditerranéennes, qu’au nombre de trois. L’Asie ferme la mare nostrum, autant dire le centre du monde, à l’est, l’Afrique au sud et l’Europe au nord et à l’ouest. Ambroise de Milan, encore un théologien des premiers siècles, en l’occurrence le IVème, assigne même aux trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, le peuplement de ces continents, les Sémites, descendants du premier, occupant le Levant. Ainsi interprète-t-il le premier livre biblique avec les connaissances géographiques de son temps : "Tels furent les clans des fils de Noé, selon leur descendance, d’après leurs nations. C’est à partir d’eux que se fit la dispersion des nations sur la terre après le déluge." (Gn 10, 32)
Ces lectures traditionnelles, d’une part du psaume 71, d’autre part de la Genèse, expliquent que le chiffre trois ait été retenu pour les mages. Leur présence auprès de l’enfant couché dans la mangeoire, dont ils révèlent par leur connaissance des astres et leur foi qu’il est Dieu, manifeste l’adoration de toute la terre. À travers eux, ce sont toutes les nations païennes qui sont convoquées à la crèche, après que le peuple d’Israël, représenté par les bergers, se fut prosterné devant le Prince de la paix. Et leur trinité se fait message pour la Trinité.










