Campagne de Carême 2026
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"Qu'est ce qui circule entre les êtres lorsqu'ils se taisent ensemble ? Lorsqu'ils s'écoutent… " sans dire un mot ? Poser cette question au lendemain de rassemblements festifs durant lesquels on a parlé, ri et chanté sans modération peut sembler saugrenu, "déconnecté" même, comme on dit familièrement. À part peut-être pour d'irréductibles solitaires par tempérament ou par vocation ; à part pour d'inexorables réfractaires aux ripailles et aux rituels encanaillés de fin d'année. Pourtant cette question peut nous poursuivre justement quand on se retrouve seul, après que les lampions de la fête se soient éteints, que les chants se soient tus, et que les tables une fois débarrassées aient retrouvé leur apparence ordinaire.
Un léger fumet de solitude
Outre la fatigue coutumière ressentie après avoir écoulé une nuit passablement blanche, on peut aussi reconnaître tout au fond de soi, un léger fumet de solitude, une sensation d'esseulement et de vacuité qui nous procure ce vague à l'âme si étrange entremêlé de regret et de vertige. Un moment déconcertant où l'on se retrouve seul à seul avec soi-même. Et où on dirait que nos oreilles résonnent plus fort d'un silence environnant auquel on ne prête habituellement aucune attention. Après le bruit de la fête, la magie du silence fait plus encore entendre sa violente douceur en nous-mêmes.
"Qu'est ce qui circule entre les êtres lorsqu'ils se taisent ensemble ?" Cette drôle de question m'a été directement posée par l'un des cadeaux que l'on m'a offert à Noël. C'est un livre dernièrement paru aux éditions Seghers, un éditeur historiquement réputé pour sa prédilection pour la poésie. Elle porte d'ailleurs le nom de son fondateur, un poète, Pierre Seghers. Résistant de la première heure au nazisme, il fut le confrère, l'ami et l'éditeur des plus grands poètes français de l'après-guerre, Louis Aragon, Paul Éluard et René Char entre autres. Mon livre-cadeau a pour auteur Arthur Teboul. Si son nom n'évoque rien pour vous, peut-être celui du groupe de rock français qui s'est imposé sur la scène française, Feu ! Chatterton, sera-t-il plus éloquent ? Arthur Teboul en est le chanteur titre et le parolier essentiel. Les téléspectateurs de la cérémonie d'entrée au Panthéon des cendres du couple de résistants franco-arméniens, Mélinée et Missak Manouchian, se souviennent sûrement de sa poignante interprétation du Chant des partisans, écrit par Joseph Kessel et Maurice Druon, sur le parvis du monument dédié aux "Grands Hommes", le 21 février 2024.
Une expérience singulière
L'originalité du livre d'Arthur Teboul (L'Adresse, Éditions Seghers) est d'abord d'être un bel objet : car on ne le dira jamais assez : la présence incomparable d'un livre ne dépend pas seulement de son contenu, pourtant essentiel, il va de soi. Mais elle est aussi subordonnée à la mine qu'il présente à l'extérieur : à la scénographie de sa couverture, à la qualité de son papier, au style et à la grosseur des caractères, à sa mise en page et au confort qu'apporte sa prise en main. Il y a ainsi des livres qu'on aime garder tout près des yeux, rien que pour les regarder, simplement parce que leur vue suffit à faire notre bon plaisir. Mais la grande originalité de cet ouvrage est de nous confier une expérience singulière et assez extraordinaire initiée par l'auteur. Pendant une semaine, il a ouvert dans une rue de Paris un cabinet de poète, à l'enseigne insolite du Déversoir. Et pendant cette semaine-là, il a accueilli, du matin au soir, près de 250 visiteurs qui avaient répondu à son invitation sur un site de réservations en ligne.
Le poète avait demandé à chacun d'eux de garder le silence et de détourner leur regard pendant qu'il leur écrivait un poème qu'ensuite il leur remettait avant de partir. Quelques mois plus tard, il avait sollicité ses visiteurs pour recueillir leurs souvenirs et leurs impressions sur cette immersion passagère et inédite dans un silence partagé. Leurs réponses, publiées simultanément avec les poèmes d'Arthur, révèlent que cette initiative répondait vraiment à une soif sociétale d'intériorité et que la poésie est au fond une aventure de vie collective possible. Leur lecture, tellement revigorante en ce début d'année nouvelle, nous rassure et nous édifie sur la force souterraine de résistance intérieure qui coule encore dans les veines invisibles de notre monde contemporain.
La réponse à une attente profonde
"J'ai longtemps rêvé l'existence, au cœur de nos villes et de nos vies, d'un endroit protégé de la clameur du monde, du bruit et de la fureur, où l'on pourrait faire halte un instant, écrit dans son introduction Arthur Teboul. Un endroit au coin de la rue où nous attendrait, derrière son bureau, un poète. On passerait sa porte pour s'asseoir un moment face à lui, le temps qu'il nous écrive un poème. Nul n'aurait besoin de parler, notre seule présence suffirait. On irait là-bas comme on va chez le fleuriste, le coiffeur ou le cordonnier, entre midi et deux ou après le travail. Dans les grandes et les petites occasions." Le plus beau de cette histoire est qu'Arthur a pu réaliser son rêve rimbaldien. Et le miracle, mot pris dans son sens étymologique de prodige, est que son "déversoir" ait non seulement attiré tant de personnes, mais répondu à une attente profonde et apporté un remède de fond pour soigner un certain mal-être caractéristique de notre époque : je veux parler de la fatigue incommensurable de faire tout le temps semblant, de sur-jouer un rôle social et de sauver les apparences au détriment de l'être profond qui en chacun de nous supplie et crie en vain : "Au secours ! Je sombre !"
J'ai lu ce livre extraordinaire alors que plus de dix mille jeunes chrétiens de confessions et de nationalités différentes convergeaient vers Paris à l'invitation de la Communauté œcuménique de Taizé. Cet événement annuel affiche son programme sans le moindre confetti ni paillette : il se résume sobrement à un appel à réfléchir et à prier ensemble. La fête se célèbre "mezzo voce" autour de l'icône de l'Amitié, une peinture de l'Antiquité copte égyptienne du IVe siècle, représentant le Christ Jésus tenant par l'épaule l'abbé Ména. La fête se poursuit en écoutant les Évangiles et des témoignages de résistants ukrainiens se battant contre l'invasion russe et pour le salut de leur patrie et de leur âme. La fête se prolonge en entonnant dans différentes langues des chants méditatifs de Taizé. Mondialement connus, leurs mélodies répétitives rappellent la liturgie byzantine et leurs paroles sont tirées des psaumes et des écrits des Pères de l'Église. Tous les chrétiens s'y retrouvent et les autres sont frappés par leur force mystérieusement poétique ; par leur pouvoir presque magique de faire circuler de la fraternité dans une assemblée aussi hétéroclite.

La vocation médiatrice des poètes
"Nous voulons être au service des Églises, explique au quotidien La Croix, frère Matthew, prieur depuis deux ans de la communauté de Taizé, et lui-même d'origine confessionnelle anglicane. Cette passion de l’unité est au cœur de notre vocation. Nous ne sommes pas là pour dicter des consignes mais pour offrir un espace de prière et de réflexion, pour que chacun puisse repartir chez lui et poursuive son chemin." Dans le vaste monde chrétien, dont la diversité est l'extrême richesse, Taizé opère un peu comme le bureau de poète inventé par Arthur Teboul à l'usage de la société : cette communauté, qui perpétue avec une constance forçant l'admiration, le grand rêve œcuménique de Vatican II, dispense en effet un service public de réflexion et de méditation contemplative qui n'est pas sans rappeler la vocation médiatrice des poètes, et plus largement des artistes, dans un monde s'engloutissant dans la matière et ne sachant plus bien battre de ses propres ailes. Le monde, les Églises et les religions ont tous besoin de poètes, d'artistes et de créateurs pour faire communier le plus grand nombre à ce précieux silence qui les dépasse, mais que tous sont appelés à respirer pour vivre pleinement ; pour devenir davantage humains, davantage croyants, davantage poètes. En ce début d'année nouvelle, qu'espérer de mieux, que rêver de plus beau, sinon que chacune et chacun de nous se rappelle qu'il est le maillon d'une grande aventure collective sur laquelle souffle, sans jamais fléchir, le grand vent d'une poésie divine.










