Ce temps si familier, partagé par tous, demeure un des mystères de toute vie. En se souhaitant le meilleur pour l’année qui vient, les chrétiens croient qu’il y a un sens qui surgit de l’écoulement du temps.
Le passage vers une autre année civile — qu’elle suive la marche du soleil ou de la lune — comporte surtout un caractère symbolique, car il est fort douteux que la plupart d’entre nous le ressentent physiquement ou que nous connaissions soudain un changement radical en cette nuit qui commence à effeuiller un nouveau calendrier. Paul Claudel écrit, dans Le Livre de Christophe Colomb : "Le temps est le péché de l'éternité." Ce temps que nous égrenons et qui nous éreinte est ce qui nous porte à travers la vie jusqu’à la porte de la mort, au-delà de laquelle nous rejoignons enfin ce qui échappe au temporel et qui est notre véritable milieu naturel, l’éternité.
Le sillon du temps
En attendant, le temps est l’objet de tous nos soins car il file entre nos doigts et il nous possède. Nous lui faisons les yeux doux, espérant qu’il ralentisse sa course, en vain. Le même Claudel note aussi : "Ce n'est pas le temps qui manque, c'est nous qui lui manquons" (Le Partage de midi). Chacun trouve un subterfuge pour rendre plus acceptable cette fragilité, pour marcher au côté de cet ennemi comme si de rien n’était, avec le cœur léger, autant que possible. Charles Baudelaire chante de façon lancinante ce qui nous tenaille :
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"Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise" (Le Spleen de Paris, "Enivrez-vous").
Cette fuite dans l’illusion et des paradis plus ou moins artificiels ne permet cependant pas d’éviter la morsure du temps qui poursuit son avancée sans être jamais affecté d’aucune manière. Le temps trace un sillon droit, sans bavure, œuvre parfaite et appliquée. Son attelage de bœufs placides ne s’épuise pas à la tâche.
Si familier et si mystérieux
Pour reprendre un thème cher aux Antiques, il est possible d’assimiler la danse du temps avec celle de la vie humaine. Tel est le titre d’un fameux tableau de Nicolas Poussin, commandé en 1633 par le cardinal Rospigliosi, futur pape Clément IX : Danse à la musique du temps. Le peintre, toujours soucieux d’exactitude, illustre dans le détail le texte extrait des Dionysiaques du Grec Nonnos de Panopolis au Ve siècle. Les quatre saisons dansent en rond devant un vieillard assis et ailé jouant du luth tandis que deux angelots amours font des bulles de savon ou retournent un sablier. Dans le ciel nuageux, caracole Apollon sur son char, entouré par la déesse Aurore et le groupe des déesses Heures. Les jeunes filles de la farandole sont l’été, avec ses cheveux tressés, le printemps, la tête ceinte de roses, l’hiver, le chef couvert d’un linge, et l’automne, orné d’une couronne de feuilles mortes. Scène colorée et apparemment joyeuse qui renvoie cependant, dans un coin, à un buste bicéphale où sont sculptés deux visages, l’un jeune et imberbe, et l’autre vieillard barbu. Il s’agit bien d’une danse endiablée, en hommage "à la musique du temps".
Ce dernier est harmonieux, malgré ses effets qui le sont moins. Chaque note est à sa place et la composition finale envoûte. Ce temps si familier, puisque partagé par tous sans exception, demeure pourtant un des mystères de toute vie. Les philosophes, les poètes et les mystiques de toutes les époques ne cessent de se casser les dents sur cette réalité, malgré tous leurs efforts pour en exprimer sa course. La méditation de saint Augustin, dans Les Confessions, est bien connue :
"Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé ; que si rien n'arrivait, il n'y aurait pas de temps à venir ; que si rien n'était, il n'y aurait pas de temps présent. Comment donc, ces deux temps, le passé et l'avenir, sont-ils, puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quant au présent, s'il était toujours présent, s'il n'allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l'éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu'il est aussi, lui qui ne peut être qu'en cessant d'être ? si bien que ce qui nous autorise à affirmer que te temps est, c'est qu'il tend à n'être plus" (Livre XI).
« Nous ne vivons jamais »
L’évêque d’Hippone exprime ici clairement l’expérience commune. Bien des siècles plus tard, Blaise Pascal, lecteur de saint Augustin, poussera le bouchon plus loin, avec cette pointe tragique qui lui est caractéristique : "Nous ne nous tenons jamais au temps présent. […] Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais" (Pensées).
Sommes-nous donc, comme l’affirme Pascal, condamnés à être malheureux car incapables de saisir la marche du temps ? Il ne s’agit pas, bien entendu, de se cacher la face en procédant à un glaçage et à un saupoudrage de sucre pour tromper la misère et l’infortune, mais la vie, certes emportée par le temps — et n’existant que dans le lit du temps — n’est pas figée dans le malheur.
Le sens qui surgit du temps
Si, de façon spontanée ou parfois plus formelle, nous nous souhaitons le meilleur à chaque début d’année, ce n’est point, normalement, pour briser le sort en touchant notre patte de lapin ou notre trèfle à quatre feuilles, mais parce que, chrétiens, nous croyons vraiment au sens qui surgit de l’écoulement des temps. C’est le chant d’espérance du poète mendiant Germain Nouveau : "Alors, si l'homme est juste et si le monde est sage, / Offrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs, / Ceux-là, dont le poète apporte un doux message, / Viendront comme un bel arbre épanouit ses fleurs" (La Doctrine de l’amour, "Dans les temps que je vois").
Qui sont donc ces êtres attendus ? Ils sont, dit le poète, les "divins ouvriers dont le ciel est content". Alors que nous traversons la barrière nous introduisant en une nouvelle année, goutte d’eau dans le temps, tel est le souhait que nous pouvons porter dans le cœur les uns et les autres : devenir des ouvriers fidèles et joyeux en ce temps donné par Dieu et que nous Lui remettons jour après jour avec reconnaissance et action de grâces. Chacun est appelé à une forme particulière de sainteté qu’il doit atteindre à moins de ne pas vivre mais simplement de vivoter, de survivre ou de périr. Le portail ouvert par le temps n’introduit pas dans l’angoisse et le vertige, mais dans l’abandon et la confiance.












