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“Bonne ânesse !”, avec Baudelaire

Baudelaire
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Henri Quantin - publié le 31/12/25
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La pratique de l’ironie lors des vœux de nouvelle année fait sourire mais elle fait moins rire quand elle fait des victimes. Ainsi, rappelle l’écrivain Henri Quantin, Baudelaire ne supportait pas la fatuité des imbéciles qui se moquent de l’hypocrisie sur le dos des braves gens. 

La tradition des vœux de nouvel an est trop unanimement pratiquée pour ne pas avoir inspiré des parodies plus ou moins inspirées. Quel enfant n’a pas cru spirituel de souhaiter "bananier et pomme sautée" ou d’imaginer d’autres jeux de mots "subtils" ? Dans la version adulte, cela donne Pierre Desproges, dans ses Chroniques de la haine ordinaire, qui enregistre "bonne année, mon cul" sur son répondeur téléphonique, parce qu’il s’étonne que chacun fête bruyamment l’avancée de "son compte-à-rebours vers le père Lachaise". Il est vrai que l’ironie peut être de mise envers ces heures de liesse collective, dont la raison dépasse rarement la mécanique des horloges. 

Une parenthèse illusoire

C’est un peu comme le Thanksgiving américain selon Philip Roth : "Deux cent cinquante millions de personnes mangent une dinde unique et colossale. On met entre parenthèses les mets bizarres, les pratiques bizarres et les particularismes religieux […]. On met entre parenthèses griefs et ressentiments, et pas seulement les Dwyer et les Levov, mais tous ceux qui, en Amérique, soupçonnent leur voisin." Conclusion sans appel de Roth : "C’est la pastorale américaine par excellence ; ça dure 24 heures." Autrement dit, les 364 jours suivants seront là pour rappeler que cette union dans la dinde géante est une parenthèse illusoire, vite rattrapée par les haines vigilantes qui marquent tous les voisinages. Rire de la tradition des vœux est donc chose courante.

Plus rares sont ceux qui ironisent sur les ironiques, font la satire des satiristes, plaisantent des plaisantins. Baudelaire le fait joliment dans un de ses poèmes en prose, Un plaisant, où il met en scène un pseudo-comique adressant ses vœux à un âne : 

"Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : “Je vous la souhaite bonne et heureuse !” puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement."

La violence de l’humour fier de lui

Plus que du mauvais jeu de mots qui rapproche "année" et "ânesse", le moraliste Baudelaire se rit de la satisfaction du personnage. "Se retourna" : la notation finale est géniale de brièveté, faisant du même mouvement visualiser la scène et mesurer la vanité que cachent tant de beaux mots, quand ils ont pour seul but de quêter les rires complices de la foule.

Baudelaire, toutefois, n’est pas seulement l’observateur de ce "délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort". On perçoit qu’il n’est pas insensible, sinon au sort de l’animal, du moins à sa portée symbolique : la violence inaperçue de l’humour fier de lui. Aussi, alors que l’âne ne voit pas l’idiot, le poète est, lui, pris "d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile". Rage excessive ? Misanthropie maladive ? Peut-être, mais aussi mise en évidence, sous la figure de l’âne, de celui que personne ne voit. La manière dont Baudelaire a introduit l’animal du récit le suggérait d’emblée : "Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet." L’âne, on le comprend, est un albatros sans ailes, au cœur de l’extension du domaine de la prose et du prosaïsme que marque le passage des Fleurs du mal au Spleen de Paris. Baudelaire, certes, n’est pas Hugo, et il se garde bien de la philanthropie naïve de son siècle, surtout quand elle oublie le péché originel et prend la pose de l’héroïsme pré-humanitaire. Son âne est une figure beaucoup plus discrètement christique que celles qui peuplent les écrits hugoliens. Raison de plus pour y être attentif, au milieu des blagues complices du nouvel an, puis des griefs et ressentiments des trois cent soixante-quatre jours qui suivront.

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