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Charlotte Touati : “Les chrétiens kabyles sont invisibilisés”

Vue générale de la ville de Tizi Ouzou,, deuxième grande ville de Kabylie en Algérie.

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Cécile Séveirac - publié le 29/12/25
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La Kabylie, région berbère d’Algérie, abrite une communauté chrétienne souvent invisible et méconnue. Dans cet entretien, Charlotte Touati, spécialiste des minorités religieuses en Afrique du Nord, dévoile l’histoire des chrétiens kabyles et les défis auxquels ils font face aujourd’hui, dénonçant les pressions exercées sur eux. Entretien.

La situation des chrétiens en Kabylie reste largement méconnue, souvent contestée, voire minimisée. Pourtant, une récente tribune publiée dans Le Figaro par la sénatrice LR Valérie Boyer et l’universitaire Charlotte Touati a relancé le débat sur le sort de cette minorité religieuse. Docteure ès lettres et théologie, Charlotte Touati est professeure à l’université de Lausanne et spécialiste des dynamiques identitaires, politiques et religieuses en Afrique du Nord. En s’appuyant sur un travail de terrain, elle alerte sur la réalité des pressions administratives, policières et sociales auxquelles sont confrontés les chrétiens kabyles, principalement protestants évangéliques.

Cette tribune a provoqué de vives réactions, suscitant à la fois un large soutien et des critiques acerbes. Certains ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une caricature ou une désinformation, tandis que la publication a aussi donné lieu à une vague de harcèlement en ligne, témoignant de la sensibilité politique autour de cette question en Algérie et dans la diaspora kabyle. Face à ces tensions, Charlotte Touati poursuit son engagement et maintient ses affirmations. Dans cet entretien, elle revient en détail sur l’histoire chrétienne en Kabylie, les conversions récentes et les formes concrètes de répression dont sont victimes ces communautés. "Au quotidien, les pressions sont omniprésentes et restreignent fortement la liberté des chrétiens kabyles", affirme-t-elle auprès d'Aleteia. Entretien.

Aleteia : Qui sont les chrétiens de Kabylie ? 
Charlotte Touati : Les Kabyles sont un peuple berbère d'Afrique du Nord. Cette région montagneuse est réputée pour sa résistance face aux différentes invasions. Elle a été islamisée, mais sa christianisation ancienne a laissé une empreinte culturelle profonde. Les Berbères ont été islamisés à partir du VIIe siècle, mais les Kabyles eux-mêmes se sont convertis assez tardivement. À l’époque de la Reconquista, ils étaient déjà identifiés comme un peuple chrétien, témoignant d’une christianisation ancienne. Si l’on ne peut pas parler aujourd’hui de communautés chrétiennes organisées avec des paroisses, une conscience chrétienne imprègne encore certains aspects culturels, notamment à travers des rituels qui ont perduré. Au XIXe siècle, l’arrivée des missionnaires catholiques, notamment les Pères Blancs, a introduit le catholicisme en Kabylie. Ces missionnaires ont entretenu de bonnes relations avec la population locale, en particulier à travers la création d’écoles et des programmes d’alphabétisation. Cependant, après l’indépendance, ils ont été contraints de quitter la région.

À partir des années 1980, un mouvement de conversion au christianisme a gagné en importance parmi les Kabyles.

À partir des années 1980, un mouvement de conversion au christianisme a gagné en importance parmi les Kabyles. Ce phénomène, même s’il était souvent sincère sur le plan spirituel, avait également une dimension identitaire forte, en réaction à une politique perçue d’arabisation forcée. Pendant la "décennie noire" des années 1990, certains villages ont connu des conversions massives, avec des expériences mystiques parfois difficiles à vivre, y compris au sein même des communautés chrétiennes traditionnelles. Par exemple, les catholiques officiels, attachés à une certaine discrétion, notamment après le drame des moines de Tibhirine, n’ont pas toujours bien accueilli ces nouvelles conversions. C’est dans ce contexte que le protestantisme évangélique a pris une place prépondérante en Kabylie. Plus souple et plus accessible, ce courant religieux a séduit la majorité des nouveaux convertis. Il s’agit majoritairement d’églises non reconnues officiellement. Quant aux chiffres, ils restent très difficiles à établir, car les chrétiens kabyles doivent souvent dissimuler leur foi. Selon des responsables communautaires, on estime à environ 500.000 le nombre de protestants en Kabylie. Il existe encore quelques catholiques, mais faute de prêtres et d’institutions, la vie communautaire catholique s’est largement éteinte. 

Comment définiriez-vous aujourd’hui la situation des chrétiens en Kabylie ? 
On peut parler de persécution dans la mesure où les autorités algériennes assimilent souvent les chrétiens kabyles à des séparatistes, ce qui sert de prétexte pour les criminaliser. Par exemple, la loi de 2006 impose une autorisation administrative pour ouvrir une église, une démarche souvent bloquée ou retardée, ce qui complique énormément la vie religieuse. Les descentes de police dans les lieux de culte ou chez des fidèles sont fréquentes. On dispose même de vidéos montrant des expulsions forcées. En outre, l'article 144 bis 2 du code pénal a même loi criminalise toute forme d’"offense à l’islam", ce qui ouvre la porte à un usage arbitraire des autorités. Même une simple publication louant la foi chrétienne peut être considérée comme du prosélytisme interdit. Des cas emblématiques illustrent cette situation, comme celui de Slimane Bouhafs. Ce militant chrétien kabyle connu pour son engagement a été arrêté pour des publications sur Facebook qui dénonçaient la situation des chrétiens en Algérie. Il vivait en Tunisie, où il détenait un statut de réfugié qui devait le protéger. Il a pourtant été enlevé par les services algériens à son domicile, qui l’ont ramené en Algérie, où il a subi torture et viol. Aujourd’hui, il est constamment surveillé, interdit de sortir du pays et privé du droit de travailler.

En résumé, les chrétiens kabyles ne bénéficient pas des mêmes droits que les autres citoyens, et leur foi les place souvent dans une position de vulnérabilité face aux autorités et à la société.

Cette répression est particulièrement vive en Kabylie, alors que dans le reste de l’Algérie, les pressions sont un peu moins marquées. Cela dit, les apostats, c’est-à-dire ceux qui quittent l’islam, sont sévèrement réprimés sur l’ensemble du territoire algérien. En Algérie, il est strictement interdit de convertir un musulman, ce qui crée un climat de peur et de surveillance permanente. 

Comment se traduisent ces pressions au quotidien ? Concrètement, que peut faire ou ne peut pas faire un chrétien kabyle ?
Au quotidien, les pressions sont omniprésentes et restreignent fortement la liberté des chrétiens kabyles. Par exemple, les réunions de prière en groupe sont interdites. Comme il n’existe pas d’églises officielles, les fidèles se retrouvent dans des églises de maison, qui sont constamment sous surveillance policière. La police peut intervenir à tout moment lors de ces assemblées, ce qui crée un climat de peur et d’insécurité.

Les propriétaires ou employeurs sont encouragés, parfois même pressés, à dénoncer leurs locataires ou employés chrétiens, ce qui engendre une stigmatisation sociale importante.

Par ailleurs, les propriétaires ou employeurs sont encouragés, parfois même pressés, à dénoncer leurs locataires ou employés chrétiens, ce qui engendre une stigmatisation sociale importante. Sur le plan professionnel, les chrétiens sont souvent exclus des postes dans la fonction publique, les privant ainsi de nombreux droits et opportunités. Un autre exemple révélateur est celui des prénoms chrétiens, qui posent problème dans les administrations. Je connais personnellement une famille à qui l’on a refusé de délivrer un certificat de décès simplement parce que le défunt portait un prénom chrétien. Cela illustre bien les discriminations institutionnelles dont ils font l’objet. Ces témoignages me sont rapportés directement, c’est un travail documenté, que j’effectue aussi avec la diaspora. J’ai aussi rencontré beaucoup de gens qui se cachent, et qui me disent vivre des situations difficiles mais ne veulent pas qu’on utilise leur témoignage par peur. En résumé, les chrétiens kabyles ne bénéficient pas des mêmes droits que les autres citoyens, et leur foi les place souvent dans une position de vulnérabilité face aux autorités et à la société.

Votre tribune avec Valérie Boyer dans les colonnes du Figaro a suscité de vives réactions, notamment de la part d’Algériens, de certains Kabyles qui réfutent votre analyse, ou encore d’Abdelkader Regguig, sénateur algérien, qui vous accuse de désinformation et de caricature. Comment réagissez-vous à ces critiques ? Quel rôle la France et l’Union européenne pourraient-elles jouer face à cette situation, surtout dans un contexte de tensions entre la France et l’Algérie ?
Il est évident que le contexte politique et diplomatique tendu entre la France et l’Algérie joue un rôle important dans les réactions suscitées par notre tribune. Ce que je remarque souvent, c’est une forme de “silence par le bruit” : on me répond par exemple qu’il y a un marché de Noël à Alger, comme si cela devait suffire à clore toute discussion. Mais le sujet n’est pas là, il s’agit de la situation spécifique de la Kabylie et de ses minorités chrétiennes, qui restent invisibilisées et peu entendues.

Quel rôle pourrait jouer une visite pastorale de Léon XIV en Algérie ? 
J’espère que le Saint Père pourra s’exprimer prochainement sur la situation des chrétiens en Kabylie. Avec notre association et d’autres personnalités, nous souhaitons lui adresser une lettre pour lui apporter des informations précises et actualisées sur la situation des chrétiens en Kabylie. Étant donné son engagement sur les questions de persécution dans le monde, il nous semble essentiel qu’il soit pleinement conscient des réalités vécues par ces communautés.

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