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Une année de paix, avec des fleurs sauvages

6 min de lecture
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Crédit : Aleteia

<em>Vouloir réellement la paix, c’est accepter de prendre le risque d’un autre chemin que celui du monde, souligne le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille. C’est accepter d’être à part comme des fleurs sauvages.</em>

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"Seigneur, que ce temps de l’Avent soit un moment de joie. Je voudrais pour Noël, plein de cadeaux. Pourtant ce n’est pas le plus important. Ce serait merveilleux si, à Noël, la guerre s’arrêtait et que les ennemis deviennent amis… au moins pour Noël. Que personne ne fête Noël seul, que chacun puisse manger un bon repas. Ce serait incroyable si pendant ces derniers jours de l’Avent, chacun essayait de faire grandir sa foi, y compris moi. Seigneur, fais de Noël le plus beau jour de l’année." La prière était accrochée sur un branchage dans le décor de la crèche, au cœur de l’église. Au milieu de centaines d’autres. Au point qu’il fallut les enlever, toutes ces missives, chaque semaine tant elles faisaient ployer le bois. 

Un autre chemin

Au milieu, il y avait celle-ci. Des mots simples, rien d’extraordinaire, sinon dans les demandes. Elles disent l’impensable, l’impossible, l’irrationnel. Aussi impensable que d’imaginer que des prières, écrites sur des papiers, puissent finir par épuiser les branches auxquelles on les suspend ! Et puis, la lire après Noël en montre bien toute sa folie, puisqu’autant qu’on sache les ennemis d’hier sont toujours là, comme les pauvres, les affamés... Sans parler de notre foi toujours si malhabile et fragile.

On sourira de tant de naïveté, une fois encore, et puis on passera aux choses sérieuses, discutant des enjeux du monde et des perspectives financières, géopolitiques et sociales. Qui a tracé ces lettres ? Un homme, une femme ? un enfant, un vieillard ? Quel qu’il soit, c’est un révolutionnaire. Pas un sans-culotte ou un boutefeu, non, un vrai révolutionnaire. De ceux qui osent encore, dans une uniformité épuisante et, disons-le, souvent décourageante, dire qu’ils croient en un autre chemin. De ceux qui ont compris que l’Évangile est une parole qui ne cherche pas à lutter contre des systèmes et à entrer avec eux dans une sorte de narratif comparatif qui n’a aucun sens, mais bien à poser un autre possible, à côté de ces ordonnancements du monde qu’on nous présente comme irréversible et indiscutable, sinon aux marges, comme on laisse aux enfants un terrain de jeux pour qu’ils se fatiguent.

Une mise à l’écart des promesses du monde

Il ne s’agit pas en effet de convertir le monde mais de permettre aux cœurs des hommes de rencontrer celui de leur Créateur. Il s’agit de faire connaître et reconnaître que nous ne sommes pas prisonniers d’une fatalité qui écrase, inexorablement et froidement toute rébellion. Cette prière commence par une mise à l’écart des promesses du monde en les remettant à leur juste place, loin derrière le "plus important". Le bonheur ne se trouve pas dans le consentement simiesque aux modèles de société vendus par les écrans. La joie du cadeau est par nature éphémère, au gré de nos désirs. 

Quels signes en effet pour le Royaume sinon la paix et l’amour de l’ennemi ?

Après le deuil souriant de l’accessoire, voilà que la prière se porte sur l’essentiel : que le Règne de Dieu soit annoncé. Quels signes en effet pour le Royaume sinon la paix et l’amour de l’ennemi ? Y a-t-il renoncement plus grand au mercantilisme contemporain et plus heureuse traduction de la demande "Que ton règne vienne" ? À l’heure où le bonheur de l’homme s’indique en fonction de l’indice de son pouvoir d’achat et où la puissance ne se quantifie qu’en chiffres et en or, cette prière bouleverse ce qu’on voudrait nous faire passer comme la loi d’airain à laquelle il nous faudrait nous soumettre. Tout comme le pardon et la recherche de la paix, alors que les marchands d’armes se préparent à engranger des bénéfices bienvenus qui permettront, nous promet-on, de relancer l’économie. 

Tout repose sur la foi

"Fais grandir en nous la foi !" : l’ultime parole de la prière reprend celle des Apôtres. Parce qu’elle sait bien, cette personne qui s’exprime ainsi, que tout repose ici, sur cette foi reçue au baptême et qu’il nous faut entretenir afin qu’elle grandisse en nous. Dieu ne choisit pas d’autres moyens que nos vies pour accomplir son œuvre. Ce que nous ne faisons pas, nul ne le fera pour nous. On peut bien appeler de ses vœux la paix, la justice. Mais si nous n'y travaillons pas, en cherchant à communier à la grâce agissante de Dieu dans le monde, alors cela ne sert à rien.

Au jour de Noël, le pape Léon disait ceci au monde : "Sœurs et frères, voici le chemin de la paix : la responsabilité. Si chacun — à tous les niveaux —, au lieu d’accuser les autres, reconnaissait d’abord ses propres fautes et demandait pardon à Dieu, et en même temps se mettait à la place de ceux qui souffrent, se montrait solidaire des plus faibles et des opprimés, alors le monde changerait."

Une paix sauvage

La paix ne peut venir que du travail des peuples et de l’initiative de chacun, lorsqu’il rompt avec les habitudes de querelle, de rejet, d’arrogance. Il prend le risque de devenir au milieu des siens un être différent, que l’on regarde goguenard et méprisant. En renonçant à avoir fière allure devant les hommes, on prend un risque. C’est ce risque que nous pouvons nous souhaiter au seuil de l’année à venir : ne pas avoir peur d’être "à part", non en nous retranchant du monde, mais en y laissant apparaître une couleur autre, en y infusant un parfum autre. Le Pape encore, poursuivant sur la paix, concluait son adresse aux hommes par ces mots d’un poète israélien, Yehuda Amichai : 

"Qu'elle vienne
comme les fleurs sauvages, 
à l'improviste, car le champ 
en a besoin : une paix sauvage."

Ce sont les fleurs sauvages qui font la beauté du champ, et qui lui donnent surtout de pouvoir vivre. Belle et sainte année qui nous donnera le temps d’être ces signes de vie si précieuses pour tous !