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Le meilleur film de Noël

Le meilleur film de Noël

Scène du film Quai des orfèvres réalisé par Henri-Georges Clouzot en 1947.

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Paul Airiau - publié le 27/12/25
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Si les meilleurs films de Noël ne disent pas tout du mystère de la Nativité, ils peuvent montrer que dans la noirceur de l’humanité, autre chose est possible. Parmi eux, propose l’historien Paul Airiau, le film français  "Quai des orfèvres" (1947), qui rappelle que l’enfance est une promesse de nouveauté. 

Comme tout est possible aux États-Unis, ou presque, c’est là que le "film de Noël" est devenu un produit standardisé plus ou moins diffusé à flux continu par des chaînes de télévision dédiées — Hallmark TV par exemple. Et comme la standardisation suscite toujours la critique et la déconstruction, des anti- ou alter-films de Noël ont été produits — par exemple l’excellent The Nightmare Before Christmas de Henry Selick, 1993, avec notamment Tim Burton au scénario, et une bande originale de Danny Elfman (une production Disney, mais pour un public adulte). Et l’on peut rajouter les décryptages et les lectures militantes dénonçant les choix éditoriaux ou les orientations plutôt conservatrices des chaînes de télévision ou des compagnies de cinéma, fort peu woke, fort peu queer, pour rester dans des focalisations contemporaines.

Fête de l’enfance

Et pourtant, qui peut vraiment résister à ce que vendent, promeuvent et exaltent les films de Noël ? Le bonheur, la paix, la douceur, la gentillesse, la bonté, la générosité, l’abnégation, le courage, le pardon, la guérison, bref, rien que des sentiments satisfaisants, pour des feel good movies — des films qui font du bien, comme les comédies romantiques. Même si on n’aime pas le kitsch, le mièvre, le sirupeux, le larmoyant, le sentimental, il est difficile de dire que tout cela est foncièrement mauvais, ou détestable, ou critiquable — même si l’on regrette un engagement insuffisant, même si l’on déplore l’absence de remise en cause sociale.

holy family

Car, foncièrement, n’est-ce pas ce qu’est censé promouvoir la mirifique "magie de Noël", n’est-ce pas aussi l’horizon d’attente de l’Occident, même sécularisé, depuis que Noël a été construit comme fête familiale et de concorde sociale depuis le milieu du XIXe siècle, et comme fête de l’enfance dans la deuxième partie du XXe siècle, au plus grand profit désormais d’un capitalisme alimentant l’agro-industrie des nourritures terrestres et l’industrie des biens de consommation ? Radicalement sécularisé, la proclamation qu’il y a désormais une possible "paix sur la terre" continue à résonner dans le monde contemporain, quand bien même l’on sait que cela reste hors de portée, quand bien même l’on sait que sa prière de Noël n’est pas exaucée — et que l’on peut même en faire une forme de business.

Les encycliques de Noël

D’aucuns disent — c’est le fonds de commerce des papes depuis le début du XIXe siècle — qu’il ne peut y avoir de paix si l’on n’accepte pas le prince de la paix lui-même, et donc son Église, comme fondement de la société. C’est ainsi que des "encycliques de Noël" — par exemple Ubii arcano Dei concilio (23 décembre 1922) et Quas primas (11 décembre 1923) de Pie XI ou des messages de Noël ont pu être une forme de substitut papal aux "films de Noël", aux débauches consommatrices et aux idéalisations des bons sentiments. Mais une réponse idéologique — comprise ici simplement comme s’en tenant à l’ordre du discours intellectuel — est-elle vraiment pertinente face à ce que sont fondamentalement les films de Noël, c’est-à-dire des histoires qui finissent bien, et dont la dimension terriblement efficace se fonde sur leur capacité à mouvoir non seulement des sentiments mais aussi des aspirations existentielles profondes ?

Le christianisme a-t-il pourtant une autre histoire de Noël à raconter que celle qui se trouve liturgiquement proclamée toutes les nuits du 24 au 25 décembre, c’est-à-dire qu’un petit enfant est né et que cela change la face du monde, puisqu’il s’agit de Dieu lui-même venu dans la chair en accomplissement de sa promesse ? Bien sûr, sur ceci, on a largement brodé, et multiplié les contes de Noël. On a pourtant eu du mal à en faire vraiment des films, ou même des livres : Clive Staples Lewis, dans la Théologie anonyme et christologie pseudonyme (selon la belle expression de Jean-Yves Lacoste) que sont les Contes de Narnia, traite de la création et de la rédemption, des désirs spirituels et de la fin du monde, mais point de l’incarnation.

Autre chose est possible

Alors peut-être faut-il se rabattre sur ceux qui sont prêts à décrire le monde tel qu’il est, non dans la sublimation des beaux sentiments qui toujours se heurtent frontalement à l’inéluctable réalité du mal, mais dans la moiteur de sa poisseuse inclination humaine vers la misère, tout en suggérant qu’autre chose est possible. À cet égard, plus que It’s a wonderful life de Franck Capra (1946), qui n’ignore cependant pas la réalité des mauvais, c’est peut-être du côté d’un des plus noirs réalisateurs français qu’il faudrait chercher : Quai des orfèvres de Henri-Georges Clouzot (1947).

Comme si Clouzot rappelait, à sa manière, qu’un enfant est la promesse indéfectible qu’une nouveauté est possible en ce monde pour les adultes désenchantés et ployant sous le poids des fardeaux qu’ils se chargent encore et encore d’alourdir pour eux-mêmes et pour les autres.

Un film noir, qui s’achève au matin de Noël, sans jamais enjoliver la complexité du cœur humain ni occulter le poids des rancœurs, la bassesse des aspirations, l’intensité des passions intéressées, sans jamais garantir plus que la reddition de la justice humaine grâce à la conscience professionnelle de ses auxiliaires, ni envisager plus qu’un éventuel bonheur conjugal, ni faire se réaliser comme miracle de Noël plus qu’un petit déjeuner dans un petit matin glacial entre un père veuf et son fils — un père veuf qui a pris la suite de son père, larbin dans un beau château, qu’on payait pour nettoyer les saletés des autres. Un fils, qui plus est un métis, le fruit de l’union d’une colonisée et d’un ancien sous-officier de la coloniale devenu inspecteur de police, dans une France de l’après-guerre où la veulerie des métropolitains n’a d’égale que leurs appétits concupiscibles avilissant leurs aspirations au bonheur en les faisant s’attacher à ce qui leurre — la gloire, la jouissance, l’argent.

La promesse de l’enfant

Comme si Clouzot rappelait, à sa manière, qu’un enfant est la promesse indéfectible qu’une nouveauté est possible en ce monde pour les adultes désenchantés et ployant sous le poids des fardeaux qu’ils se chargent encore et encore d’alourdir pour eux-mêmes et pour les autres. Comme s’il rappelait aussi qu’il est de la responsabilité des adultes de faire que le monde tel qu’il est donné demeure malgré tout habitable pour ceux qu’ils y introduisent sans qu’ils puissent savoir ni décider ce qu’ils seront. Comme s’il disait que la juste relation entre un père et son fils est constitutive d’un ordre juste du monde.

S’il donc il y eut un jour lointain une nouveauté radicale en Palestine, il est donc aussi encore à faire que ce neuf perdure dans les temps qui sont les nôtres. Et cela, c’est une responsabilité d’adultes — et c’est pour cela que Noël ne saurait être la fête des enfants.

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