Serait-ce donc un cycle infernal ? Bis repetita placent ("les choses répétées deux fois plaisent"), dit pourtant l’aphorisme latin. Il n’est pas certain que la direction du Collège Stanislas, à Paris, l’ait fait sien le 17 décembre. À quelques jours de Noël, la mairie de Paris annonçait sa décision de suspendre la subvention, prévue par la loi, à l’établissement catholique comme elle l’avait fait le 17 janvier 2024. Avant, le 2 décembre de la même année, de changer d’avis. Un moyen pour la collectivité socialiste, semble-t-il, d’imposer ses vues à cette école régulièrement mise en cause dans les médias et par les pouvoirs publics. Mais, s’il le fallait, l’année 2025 a surtout montré que l’Enseignement catholique tout entier est pointé du doigt pour ses défaillances, réelles ou supposées.
L’affaire la plus marquante, ces derniers mois, à juste titre, a sûrement été celle des abus à Bétharram. Le 11 février, le Premier ministre d’alors, François Bayrou, fidèle élu des terres béarnaises où se situe l’établissement congréganiste, assurait devant la représentation nationale ne pas avoir eu connaissance directe des faits graves reprochés à plusieurs prêtres et laïcs éducateurs de cet internat renommé dans la région. Alors que les agressions et les violences, sexuelles, mais pas seulement, sont devant la justice depuis quelques années, la médiatisation et la politisation de ces faits a mis l’Enseignement catholique devant ses responsabilités : la parole a-t-elle été assez libre de s’exprimer dans ses établissements et les coupables ont-ils été mis hors d’état de nuire et jugés ? peut-on assurer que de tels abus ne se reproduisent plus aujourd’hui et ne se reproduiront plus à l’avenir ?
Mise en place d'une commission d'enquête
Ces questions, et d’autres, ont animé la commission d’enquête mise en place à l’Assemblée nationale sur les modalités du contrôle par l’État et de la prévention des violences dans les établissements scolaires. Animée par les corapporteurs Violaine Spillebout (MoDem) et Paul Vannier (LFI), cette commission a notamment entendu, le 2 avril, le Secrétaire général de l’Enseignement catholique (SGEC), Philippe Delorme. Sous le flot des questions, il a eu du mal à être audible et à rassurer les députés sur son volontarisme. Les évêques eux-mêmes, qui l’avaient nommé en 2018, ont décidé de ne pas le renouveler. De manière assez inattendue, l’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France (CEF) a décidé de nommer comme SGEC, à compter du 1er septembre, Guillaume Prévost, un inconnu de l’Enseignement catholique mais un énarque passé par la puissante Direction générale de l’Enseignement scolaire de la rue de Grenelle.
Doit-on y voir une reprise en main des évêques ? "On peut et on doit faire mieux", a dit de manière sibylline, à peine élu à la tête de la CEF, le cardinal Aveline. C’était lors de sa première conférence de presse, le 4 avril. Mixité sociale, programme d’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), caractère propre… les enjeux ne sont pas minces pour le SGEC, appuyé par Mgr Rougé, évêque de Nanterre et président du Conseil pour l’enseignement catholique de la CEF, fin connaisseur des milieux politiques pour avoir été aumônier des parlementaires de 2004 à 2012. Mais les critiques sont plus profondes encore, allant jusqu’à la remise en cause de l’existence même d’un enseignement qui ne soit pas public ou calqué sur lui. Ainsi le député Paul Vannier ne fait-il pas secret de son opposition de principe à l’Enseignement catholique, comme la plupart des élus de La France insoumise.
Un enfant sur deux concerné
Pourtant, un enfant sur deux, en France, dans sa scolarité, passe par l’Enseignement catholique, souvent qualifié de "privé" par raccourci alors qu’il est associatif et non lucratif. Plébiscités par les parents, dont la liberté de choix dans l’éducation est reconnue par le droit constitutionnel, les établissements "libres" – disait-on lors des grandes manifestations de 1984 – courent le risque d’être choisis non pour leur projet éducatif mais pour fuir les écoles publiques. Voilà pourquoi, depuis sa prise de fonction, Guillaume Prévost assure que l’Enseignement catholique est d’abord fait pour les personnes pauvres : "Il faut qu’on se pose des questions, que l’on aille à leur rencontre", expliquait-il à Aleteia pour la rentrée. "Pas seulement avec une vision sociale mais en voyant l’enfant et sa pauvreté, sa capacité de recevoir. Pour tout cela, l’Enseignement catholique est un atout formidable pour la société."
Il l’a rappelé aux députés le 2 décembre, semblant faire une corrélation entre "catholicité" des écoles et mixité, laquelle est bien plus réelle que ne le laissent paraître quelques établissements de centre-ville. Si les parents venaient pour le projet d’éducation intégrale, ils ne seraient pas là pour échapper à la carte scolaire ou à la médiocrité, largement exagérée, de l’enseignement public. Cependant, beaucoup nient la possibilité de faire participer tous les élèves au projet pastoral, auquel on résume souvent le "caractère propre" qui, dans la loi Debré de 1959, évoque le large espace de liberté pédagogique et éducative des établissements ayant passé un contrat d’association avec l’État. La polémique lancinante sur l’Evars et la catéchèse en est un bon exemple. La première, qui a inquiété et inquiète de nombreux parents depuis la mise en place du programme en septembre, plus conscients qu’ils sont dans le privé de la primauté de leur place dans l’éducation. Elle sera appliquée, ne cesse de dire le SGEC, ce qui n’empêche pas qu’elle soit complétée, comme cela se fait depuis des années, par d’autres intervenants que les professeurs et dans d’autres cadres que la classe.
Le "caractère propre"
La chose est tout à fait conforme à la loi et au "caractère propre", tout comme l’est l’instruction religieuse prévue par le Code de l’éducation. Reste le débat de la liberté de conscience des élèves, garantie par le même code mais dont la définition est loin d’être unanime. Voilà le cœur des inspections diligentées en nombre depuis 2024 dans l’Enseignement catholique. D’abord demandées par la Cour des comptes, en juin 2023, pour vérifier l’usage de l’argent public, puis par les ministres successifs de l’Éducation nationale – ils ont changé tous les six mois en moyenne depuis 2022, accueillies avec sérénité par le SGEC qui estime normal de vérifier l’application de la loi et notamment pour la lutte contre les abus de toutes sortes, elles sont aussi responsables d’une certaine tension. Toujours le 2 décembre, Guillaume Prévost est même allé jusqu’à demander à la représentation nationale de faire un travail d’enquête sur ce qu’il a qualifié de "graves abus d’autorités". Le 8 décembre, il a donc publié les preuves d’une forme d’inquisition de la part des inspecteurs, interrogeant des élèves sans présence d’adulte ou questionnant des enseignants sur leur pratique religieuse.
Certes, le ministre, Édouard Geffray, a rappelé les règles des contrôles à son administration. Cependant, 2025 s’achève avec le sentiment d’une grande incompréhension, peut-être larvée ces dernières années mais désormais bien visible : l’État peut-il admettre que sa mission d’instruction soit remplie par autre que lui, soumis à la loi mais libre de proposer une vision éducative fondée sur l’Évangile, voire de parler du Christ à tous ceux qui frappent à sa porte ? Dit autrement, la laïcité est-elle forcément restrictive et étendue au plus large espace possible ? Guillaume Prévost l’a exprimé dans une émission de KTO, jetant un pavé dans la mare : prier n’est pas contraire au Code de l’éducation, cela ne contraint pas la conscience de l’élève si la chose est faite avec délicatesse par un professeur qui n’a pas, dans l’enseignement sous contrat, d’obligation de neutralité et si cela n’empiète pas sur les heures de cours. Ironie ou pas, le 12 décembre, la Cour des comptes a d’ailleurs mis en avant dans un rapport les 10 millions d’heures perdues par an pour les collégiens, soit 9%, sans doute pas à cause de la dévotion des enseignants.
L’institution financière pourrait se pencher sur un autre point d’achoppement à propos duquel le SGEC semble décidé à se battre : les financements publics. En période de disette budgétaire, toutes les économies sont bonnes à prendre. Le Conseil d’analyse économique a donc suggéré, dans son Focus du mois d’octobre, de diminuer les subventions publiques (État pour les professeurs, régions pour les infrastructures des lycées, département pour celles des collèges et communes pour celles des écoles primaires) aux établissements sous contrat à hauteur de 3,5 milliards d’euros par an soit 50 à 75% de moins qu’actuellement. Les études du SGEC, publiées dans les Échos, parlent au contraire d’un manque à gagner annuel de 900 millions pour l’Enseignement catholique pour être équitablement financé. Avec les élections municipales, la guerre des financements, déjà entamée à Lyon et à Paris, ne fait que commencer. Les évêques et le SGEC parviendront-ils à faire entendre leur voix et à garantir un avenir serein à l’Enseignement catholique ? 2026 le dira.









