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À Rome, l’écrin spirituel de la Mangeoire de Bethléem

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La relique du berceau de l'Enfant Jésus dans la crypte de la confession de la basilique Sainte-Marie-Majeure (Rome).

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Pierre Téqui - publié le 25/12/25
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Les pèlerins qui franchirent les portes saintes du jubilé ont découvert à Rome des trésors de l’archéologie chrétienne, telle qu’en parle Léon XIV : une école d’écologie spirituelle, une théologie des sens. Parmi ses chefs-d'œuvre, modèle de restauration, le sanctuaire où l’on vénère la Mangeoire de Bethléem — "La Confession de Pie IX" — que nous fait admirer l’historien de l’art Pierre Téqui.

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J’ai mis du temps à chercher un sujet pour cette dernière chronique de l’année. J’avais pensé à ce beau jubilé : le monde a afflué à Rome, et d’heureux pèlerins ont parcouru les basiliques majeures de la Ville éternelle, de seuil en seuil, d‘église en église. Avant que ne se referment les portes saintes qu’un autre pontife ne rouvrira que dans vingt-cinq ans, il m’avait semblé utile d’écrire sur ce sujet ; ou alors de trouver une nativité originale. Et puis un cadeau de Noël m’est venu du Vatican. Vous l’avez peut-être lu dans Aleteia il y a quelques jours : dans une lettre apostolique signée le 11 décembre, le pape Léon XIV a tenu à réaffirmer la valeur irremplaçable de l’archéologie chrétienne

L’archéologie, une véritable théologie des sens

Celle-ci, écrit-il, est une "composante indispensable de l’interprétation du christianisme, et donc de la formation catéchétique et théologique". Et le Saint-Père d’ajouter qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, l’archéologie nous rappelle avec force que le christianisme n’est pas né d’une idée, mais d’une chair, "d’un sein, d’un corps, d’un tombeau". Autant de réalités concrètes que l’archéologie rend à nouveau "évidentes" et "palpables". La suite du texte est tout aussi frappante — et, je dois le dire, profondément stimulante. Léon XIV fait de l’archéologie une véritable théologie des sens, "une théologie qui sait voir, toucher, sentir, écouter". Et que nous enseignent donc ces archéologues devenus des théologiens de la matière ? Qu’apprendre de ces savants habitués à ne négliger aucun fragment du passé, à ne jamais dédaigner la moindre composante d’un édifice ? "Que même le plus petit témoignage mérite notre attention, que chaque trace a une valeur, que rien ne peut être rejeté. En ce sens, [l’archéologie] est une école de durabilité culturelle et d’écologie spirituelle. C’est une éducation au respect de la matière, de la mémoire, de l’histoire. L’archéologue ne jette pas, mais conserve. Il ne consomme pas, mais contemple. Il ne détruit pas, mais déchiffre."

Toute église se fonde sur une tombe

Que ce texte est beau, touchant et juste. Et que notre pape a raison de souligner la noblesse de cette attitude. Saviez-vous que les chrétiens se comportent ainsi avec le passé depuis qu’ils érigent des églises ? Toute église, en un sens, se fonde sur une tombe ; et si la tombe manque, la relique la compense.

Allons plus loin : qui fut le premier archéologue ? Une femme : Hélène, la mère de Constantin. C’est elle qui fit creuser les lieux saints. Avez-vous déjà eu la chance d’aller vous recueillir dans la basilique de la Nativité, à Bethléem ? On vous présente une grotte. Avez-vous visité le Saint-Sépulcre ? C’est une excavation. Avez-vous vu le baldaquin du Bernin à Saint-Pierre ? Il marque la tombe de l’apôtre et s’élève sur le dédale d’une nécropole que l’on nomme les "grottes vaticanes". À Rome comme en Terre sainte, on magnifie les souterrains en mettant en valeur les cryptes. Le XIXe siècle, siècle de naissance de l’archéologie moderne, ne pouvait qu’y être sensible.

Le XIXe siècle à l’origine de la science archéologique

Le XIXe siècle et l’archéologie ? Mais pourquoi le XIXe siècle ? On pourrait croire ce siècle omniprésent. Bien sûr, on le sait, le XIXe siècle est partout à Notre-Dame de Paris. Mais ailleurs ? Regardons à Rome, cette ville des Jubilés : à Rome aussi, le XIXe est partout — quoique plus pudique que le Baroque. Ses interventions furent souvent marquées par une volonté d’intégration, de continuité, de respect silencieux.

Le XIXe siècle fut le temps des débuts de l’archéologie comme science, et cette science irrigua l’imagination des architectes. Prenez la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, l’une des quatre basiliques majeures de Rome. Elle fut détruite par un incendie dans la nuit du 15 au 16 juillet 1823. L’antique édifice fondé par l’empereur Constantin, l’un des plus anciens lieux de culte chrétien du monde, s’effondra presque entièrement. On choisit alors de le reconstruire à l’identique. Pourquoi ? Parce que les chrétiens respectent les vestiges, les pierres, la mémoire incarnée des lieux saints.

La restauration, art de la continuité

En France, Viollet-le-Duc fut certes un restaurateur, mais aussi un archéologue. À Rome, des architectes comme Giuseppe Valadier ou Virginio Vespignani durent leur science à une fréquentation assidue des édifices du passé, qu’il s’agît de ruines, de vestiges fragmentaires ou de monuments encore debout. Quelle injustice de voir leur œuvre encore qualifiée de "pastiche", alors même que leurs restaurations s’inscrivirent toujours dans une compréhension fine des strates historiques et des temporalités multiples de chaque édifice. Il faut avoir passé des heures à observer, à relever, à copier le galbe d’un chapiteau ou l’harmonie d’une modénature pour vouloir en restaurer chaque détail avec une telle exigence. À l’inverse, il suffit de ne pas consentir à cette patience, à cette humilité du regard, pour en venir à négliger si facilement le passé. Il ne saurait y avoir d’art de la restauration sans pensée archéologique : le désir même de préserver le legs des temps anciens découle de sa compréhension.

Les pèlerins qui franchirent les portes saintes cette année eurent l’occasion de comprendre ce que peut vouloir dire, à Rome, le mot de restauration : un art de la continuité, un dialogue respectueux entre les âges. À Sainte-Marie-Majeure, rien ne hurle sa nouveauté ni ne rompt l’harmonie des formes. Et pourtant, on y trouve un aménagement du XIXe siècle : une Confession creusée et ornée afin de magnifier la relique de la Crèche. Comme le XIXe siècle français, comme tant de XIXe siècles européens, le XIXe siècle romain posa un regard pieux sur le passé. Et, à Rome, les papes firent creuser la terre pour que, à Sainte-Marie-Majeure, la relique de la Nativité fût présentée dans une cavité dont le dispositif évoque la grotte de Bethléem.

La relique de la mangeoire de Bethléem

C’est au plus près du chœur, dissimulé sous le grand baldaquin baroque de Ferdinando Fuga, que l’on découvre cet espace. On y accède par deux rampes symétriques et on l’appelle la Confession de Pie IX : un sanctuaire en contrebas, voulu entre 1861 et 1864. Le reliquaire, précieux berceau de cristal et d’argent imaginé par Giuseppe Valadier au début du siècle, abrite cinq planchettes de bois que la tradition vénère comme les fragments de la mangeoire de Bethléem. Virginio Vespignani, l’architecte du pape, s’est glissé sous l’ordre monumental du baldaquin de Fuga ; il en prolonge la solennité sans jamais la contester. Le parcours qui mène à la Crèche est pensé avec une rare intelligence liturgique : il guide le regard et le pas.

Mais c’est surtout par le marbre que l’architecte s’exprime. Les polychromies précieuses, les jeux savants de textures et de teintes viennent des découvertes des archéologues. Les pierres sont antiques ; on les a exhumées lors des fouilles d’Ostie. Marbres rouges, verts, jaunes, jaspes, porphyres, brocatelles, giallo antico… Plus de soixante-dix variétés minérales, patiemment choisies avec les scalpellini romains, composent une épaisseur chromatique. Le passé y est réemployé comme un langage, selon la tradition des spolia si chère à l’archéologie chrétienne. L’architecte et l’archéologue y livrent une profession de foi minérale. Et grâce à ces fragments du passé, dans l’ombre contenue d’une crypte richement ornée, le XIXe siècle vient s’agenouiller devant la Nativité.

Ce que devrait être tourte restauration

La Confession de Sainte-Marie-Majeure ne fut pas un geste isolé. Sous Pie IX, Rome devient un vaste chantier ecclésial. Vespignani dirige aussi les restaurations de Saint-Laurent-hors-les-Murs, dont il recompose les sols selon le goût cosmatesque, et de Sainte-Marie-du-Trastevere, où il restitue à la façade médiévale et aux mosaïques du XIIIe siècle leur cohérence. Partout, on dégage, on clarifie, on dénoue les strates. On ne réinvente pas : on relit. Ce XIXe siècle catholique se pense comme un passeur, non comme un censeur. Conserver et transmettre le passé était alors une nécessité pour Pie IX, ce pape de plus en plus réfugié dans son autorité spirituelle à mesure que le Risorgimento grignotait ses États. D’autres furent des bâtisseurs ; le pape du siècle de l’archéologie fut surtout un restaurateur. Il nous laisse un legs de préservation et de continuité. Alors qu’une année se referme, la Confession de Pie IX, sous le baldaquin romain, offre peut-être la meilleure métaphore de ce que devrait être toute restauration, toute transmission : un acte de confiance dans la durée, un refus de l’oubli, un geste d’amour envers les pierres. Là, au cœur de la Rome chrétienne, la relique du berceau de l’Enfant-Dieu est veillée par une mosaïque de marbres venus des exhumations archéologiques. Ils forment une paroi discrète : le silence orant de deux mille ans de fidélité.

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