Fête familiale, Noël est célébré par la plupart des Français, même les plus éloignés du Christ et de l’Église. La naissance d’un sauveur, humble et pauvre, porteur de paix, est un événement propice à l’universalité. Les littérateurs français ne s’y sont pas trompés, qui ont écrit de magnifiques textes sur la Nativité. Petit et subjectif florilège.
Combien sont ceux qui, de nos jours, fêtent Noël tout en étant éloignés du Christ et de l’Église ? Assurément, la naissance du Sauveur, porteur de paix, humble et pauvre dans la mangeoire de la crèche parle au plus grand nombre. Bien plus que la mort et la résurrection de Jésus, célébrée à Pâques et nettement moins consensuelle. Ainsi les écrivains français, même peu dévots, ont-ils écrit de belles lignes sur l’enfant de Bethléem, de Du Bellay à Sartre en passant par Verlaine ou Marie Noël, au pseudonyme tout indiqué. Voici donc un florilège, subjectif par définition, des textes littéraires les plus beaux sur la Nativité.
"Du jour de Noël" de Joachim du Bellay
Connu pour ses sonnets réunis dans les Antiquités de Rome ou les Regrets, Du Bellay (1522-1560) est l’un des poètes du groupe de la Pléiade, fondateur de la langue et de la littérature française moderne. Dans ce poème (modernisé), il médite sur l’union, en Jésus, de Dieu et de l’homme.
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La Terre au Ciel, l’Homme à la Deïté,
Sont assemblés d’un nouveau mariage.
Dieu prenant corps, sans faire au corps outrage,
Naît aujourd’hui de la virginité.La Vierge rend à la Divinité
Son saint dépôt, dont le Monde est l’ouvrage,
Mais aujourd’hui il a fait d’avantage,
S’étant vêtu de notre humanité !Il a plus fait : car si du corps humain
Tenant la vie et la mort en sa main,
Il s’est rendu mortel par sa naissance,Ne s’est-il pas lui-même surmonté ?
Cette œuvre-là démontre sa puissance,
Et celle-ci démontre sa bonté.
"Noël"de Théophile Gautier
Théophile Gautier (1811-1872) fut un membre éminent du mouvement littéraire du Parnasse. Dans ce poème, l’auteur du Capitaine fracasse livre de beaux vers sur la Nativité, contemplant d’un regard presque enfantin la scène de la crèche.
Le ciel est noir, la terre est blanche ;
– Cloches, carillonnez gaîment ! –
Jésus est né ; – la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit.Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l’échauffer dans sa crèche
L’âne et le bœuf soufflent dessus.La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s’ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le chœur des anges
Chante aux bergers :" Noël ! Noël !"
"Noël" de Paul Verlaine

Poète maudit par excellence, symboliste d’école, Verlaine (1844-1896) a connu un retour à la foi qui transparaît dans ce texte sur la descente de Dieu au cœur de l’humanité, tiré des Liturgies intimes (1892).
Petit Jésus qu'il nous faut être,
Si nous voulons voir Dieu le Père,
Accordez-nous d'alors renaîtreEn purs bébés, nus, sans repaire
Qu'une étable, et sans compagnie
Qu'un âne et qu'un bœuf, humble paire ;D'avoir l'ignorance infinie
Et l'immense toute-faiblesse
Par quoi l'humble enfance est bénie ;De n'agir sans qu'un rien ne blesse
Notre chair pourtant innocente
Encor même d'une caresse,Sans que notre œil chétif ne sente
Douloureusement l'éclat même
De l'aube à peine pâlissante,Du soir venant, lueur suprême,
Sans éprouver aucune envie
Que d'un long sommeil tiède et blême...En purs bébés que l'âpre vie
Destine, – pour quel but sévère
Ou bienheureux ? – foule asservieOu troupe libre, à quel calvaire ?
"Berceuse de la Mère-Dieu" de Marie Noël
Marie Noël (1883-1967), de son vrai nom Marie Rouget, est une poétesse auxerroise, dont le procès en béatification a débuté en 2017. Tourmentée, notamment par la mort de son frère au lendemain de la Nativité, raison de son pseudonyme, elle n’en demeure pas moins témoin du surgissement de la lumière dans les ténèbres. Le poème qui suit est tiré du Rosaire des joies (1930).
Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat
J’adore en mes mains et berce étonnée
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnéeDe fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas
Vierge que je suis, en cet humble état
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.Que rendrai-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
Ta Bouche de lait vers mon sein tournée
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encor gênée
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur ! là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.
"L’Annonce faite à Marie" de Paul Claudel

Le diplomate et poète Paul Claudel (1868-1955) entretient un lien très profond à la Nativité. N’est-ce pas durant les vêpres du 25 décembre 1886, devant la Vierge du Pilier, à Notre-Dame, qu’il eut la révélation qui le conduisit au Christ. Dramaturge métaphysique, Claudel livre dans sa pièce L’Annonce faite à Marie, en 1912, une évocation mystique de l’Incarnation, le surgissement du surnaturel dans la vie des pécheurs.
MARA
Et qu'est-ce qu'il dit, le troisième coup ?ANNE VERCORS
Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous.MARA
Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous !Et le cri de Mara, et l'appel de Mara, et le rugissement de Mara, et lui aussi, il s'est fait chair au sein de cette horreur, au sein de cette ennemie, au sein de cette personne en ruine, au sein de cette abominable lépreuse !
Et cet enfant qu'elle m'avait pris,
Du fond de mes entrailles j'ai crié si fort qu'à la fin je le lui ai arraché, je l'ai arraché de cette tombe vivante,
Cet enfant à moi que j'ai enfanté et c'est elle qui l'a mis au monde.
Méditation sur la crèche de Jean-Paul Sartre
Sartre (1905-1980), le philosophe existentialiste, est sûrement le plus inattendu des auteurs cités ici. Prisonnier en Allemagne, en 1940, l’athée accède à la demande de prêtres internés avec lui : écrire une méditation sur l’inouï de la crèche de Bethléem.
Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche. La voici.
La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : 'mon petit' !
Mais à d’autres moments, elle demeure tout interdite et elle pense : 'Dieu est là', et elle se sent prise d’une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toutes les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères.
Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie.
Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer.












