"Elle a vu passer du monde depuis le temps qu’elle est là", pense à voix haute l’homme déjà âgé qui, pour sa promenade quotidienne, a choisi de s’élancer dans les taillis et aller rendre visite à la Madone qui orne l’oratoire dressé depuis des lustres dans la petite clairière. L’oncle Édouard, car il s’agit de lui, examine l’édicule comme s’il ne l’avait jamais vu. Il est vrai que pour l’atteindre, la petite marche sur une belle allée cavalière est suivie par des chemins tortueux encombrés de branchages qui fouettent les visages, d’ornières dans lesquelles gisent des résidus de branches. Des amas humides de feuilles mortes font parfois glisser le promeneur. Mais les odeurs de terre mouillée et de bois mort sont un régal. Il a un bel éclat, l’oratoire sous ce temps brumeux qui annonce la neige. Le passage, durant le dernier été, de guides généreuses qui en ont frotté les murs, ôté le lierre envahissant, sans oublier quelques scories, y est pour quelque chose.
On doit y tenir à moins de quatre personnes
L’oncle Édouard pousse la porte quelque peu gonflée qui racle le sol, et pénètre dans la chapelle. Oh ! elle n’est pas bien grande, on doit y tenir à moins de quatre personnes. Des toiles d’araignées se sont agrippées sur les murs et les vitraux, des morceaux de plâtres sont tombés sur l’autel et le sol. Malgré tout, la statue de la Vierge, les bras ouverts, accueille le visiteur avec son éternel sourire. La couronne qui la coiffe, lui donne paradoxalement un air de simplicité. Reine, elle accueille davantage ses enfants et intercède pour eux auprès de son Fils. L’oncle Édouard, le plus souvent plongé dans ses livres, se souvient que c’est Alexandre Sforza qui, en 1631, fut le premier, montrant sa piété envers la Mère de Dieu, envoya à ses frais des couronnes d'or aux Vierges les plus célèbres de son temps. Il est douteux que le descendant des ducs de Milan soit intervenu auprès de cette Vierge perdue au sommet du taillis d’un bois de la Mayenne. L’oratoire n’avait pas encore été construit.
Selon notre érudit, elle daterait de la fin du XVIIIe siècle. Il caresse machinalement la table de l’autel. Ses doigts heurtent la cavité destinée à recevoir les reliques des saints, puis tourne les talons et sort. À quel saint appartenaient ces reliques se demande-t-il ? Des Mayennais ? Peut-être saint Fraimbault, voire son ami saint Constantin qui vivaient tous deux non loin de là, au VIe siècle. Ces deux-là pourraient-ils intervenir auprès de la Madone afin qu’un prêtre vienne célébrer ici la messe de Noël ? rêve-t-il. L’oncle Édouard hausse les épaules. Il a toujours des idées, non pas farfelues, car célébrer une messe de Noël ne l’est pas, mais irréalisable. Faire déplacer spécialement ici, un prêtre, est plus difficile. À moins d’un miracle : après tout ne sommes-nous pas proche de Noël ?
Les deux enfants se montrent impatients
Tandis qu’il redescend l’allée cavalière, il sent de fraîches petites gouttes se poser sur son visage. La neige commence à tomber. Il ferme un instant les yeux afin de mieux se souvenir de la grande pelouse devenue immaculée, les branches des vieux marronniers revêtir des manchons blancs, et surtout entendre les cris de joie des enfants à l’idée d’une bataille de boules de neige. Même si la neige est source d’ennui, songe-t-il encore, pourvu qu’elle tienne, ne serait-ce que pour illustrer les contes de Noël.
Dans l’entrée de la maison, le promeneur tape ses chaussures sur le tapis brosse, laissant échapper un mélange de boue et de neige. Il goutte les bruits qui viennent autant du salon tout proche que de la cuisine au bout du couloir. Il fait bon. Tandis qu’il suspend son manteau dans la seconde entrée, Victoria et Armel, les plus jeunes des petits-enfants, toujours complices, se précipitent vers lui. "Quelle histoire vas-tu nous raconter cette année", lui demandent-t-ils ? Il est en effet de tradition que celui qui est aussi une manière de grand-père, compose en cette période propice au merveilleux des contes de Noël. Ce sont les enfants qui l’inspirent. Il suffit que l’un d’entre eux prononce une phrase, pleure un jouet perdu, évoque le sapin ou la crèche, s’élance avec un nouvel animal, et l’imagination se met en marche. Par la porte du salon, il aperçoit justement dans l’âtre de la cheminée, la crèche déjà installée par Grand-Mère, ainsi qu’une partie du sapin décoré et scintillant. Les deux enfants se montrent impatients. Derrière eux, l’escalier est lui aussi habillé de guirlandes, de gros nœuds rouges et de petites lumières clignotantes qui serpentent sur les barreaux.
"Qui m’accompagne ?"
On croirait entendre un cheval galoper. Raphaël descend quatre à quatre les marches de l’escalier. "Tu arrives à point nommé", lui dit l’oncle Édouard. Le frère de Victoria lève la tête, soulevant les sourcils l’air étonné. "Pourrais-tu me dresser la liste de tous les habitants qui ont habité la maison, avant nous ?" Le garçon fronce, cette fois, les sourcils en songeant à la tâche qui l’attend. Aliénor, sa cousine, maligne, lui montre un tableau accroché sur le mur et lui dit : "Ils sont tous-là, tu n’as qu’à recopier leur nom, c’est tout simple." Les enfants se demandent quelle lubie traverse l’adulte ?
"Qui m’accompagne vers l’oratoire dans les taillis ?" Les enfants lèvent la tête, étonnés. Trois d’entre eux ont étalés des cartes sur le tric-trac transformé en table. Une autre doit lire dans sa chambre. Quant aux deux grands… on ne sait pas ce qu’ils font. Les clochettes jingle bell chantonnent en sourdine dans la pièce. L’oncle Édouard aimerait, comme dans la chanson, disposer d’un traîneau tiré par un cheval. L’un et l’autre restent dans la mélodie et, faute de petit compagnon, il s’apprête à se rendre seul vers l’oratoire. À peine a-t-il franchi la grille du jardin et pénétré dans l’allée cavalière, qu’il entend un bruit de course. Les deux grands, Côme et Léandre viennent le rejoindre.
L’appel des noms
Là-haut, la neige a joué son rôle. Elle recouvre les haies, les troncs, les tas de bois et le banc en pierre. "Tiens, la porte semble ouverte", constate Côme du plus loin qu’il puisse la voir. "Quelqu’un a allumé une lampe", dit Léandre voyant des lueurs trembler. Un murmure, celui d’une réunion de plusieurs personnes s’échappe de l’intérieur. Les trois hommes, les jeunes et le plus âgé, s’approchent de l’oratoire et regardent à l’intérieur. La statue de la Vierge irradie, mais elle est seule. Les murmures s’intensifient. Ils se retournent, cherchent d’où ils viennent. Personne. Perplexe, l’oncle Édouard fouille machinalement dans la poche de son manteau. Il sent un morceau de papier. C’est la liste établie par Raphaël. Grâce à la lueur venant de la statue, il distingue une série de noms et se met à lire : Robert et Louise-Gabrielle, Pierre-Gabriel et Marguerite, Pierre et Renée, Gabriel et Catherine, Gabriel-François, Louis et Blanche, Louis, Marie, un autre Gabriel, Paul et Jacqueline, Fabienne, Bruno, Marie… L’appel des noms retentit dans la nuit qui commence à tomber et l’on pense entendre leur voix répondre. "Ils sont tous venus", bredouille ému l’oncle Édouard. Il les voit tous, les reconnaît bien qu’il ne les ait jamais vus. Il sait seulement que lui aussi fait partie de la chaîne qu’ils ont créée depuis des décennies. Comme les deux garçons qui l’accompagnent, comme les enfants qui jouent là-bas, au pied du sapin et face à la crèche. Ces deux-là comprennent qu’ils assistent à un évènement particulier et n’osent le commenter.
La lumière se fait plus intense, la statue irradie davantage. Devant le regard stupéfait des trois témoins, la Vierge saisit sa couronne, l’ôte de sa tête, se penche et la dépose sur celle de l’Enfant-Jésus qui vient d’apparaître.








![[CONTE DE NOËL] La fuite des oies](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2025/12/Galimard-Flavigny_conte_Oie_ab57ee.jpg?resize=300,150&q=75)
![[CONTE DE NOËL] Le retour de l’ange d’Oroux](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2023/12/Ange-Oroux-BGF.jpg?resize=300,150&q=75)
![[CONTE DE NOËL] La nuit de Noël des gargouilles de Notre-Dame](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2024/12/STRYGE-NOTRE-DAME.jpg?resize=300,150&q=75)