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Noël, cette fête incomprise et dérangeante

jésus dans la crèche
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Jean Duchesne - publié le 23/12/25
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D’où vient-il que Noël soulève chaque année autant de méprises, de craintes et de haine ? On n’a jamais fini de faire le tour du mystère de Noël, assure l’essayiste Jean Duchesne : ce que racontent les crèches est bien plus dérangeant que l’incompréhension qui les proscrit.

Bien que Noël soit un événement récurrent, on est chaque fois plus ou moins pris de court. D’abord parce que le motif des célébrations n’est pas si facile à saisir. C’est tellement énorme qu’on a quelque mal à le déployer et à l’expliquer. Ensuite parce que beaucoup se contentent de ne pas rater cette occasion de réjouissances festives, sans se fatiguer à chercher ou rejeter des raisons d’ordre théologico-mystique. Enfin parce que d’aucuns se méprennent somptueusement en voyant là un asservissement à des croyances qu’ils présument liberticides.

Offense à la laïcité et à l’"inclusivité" ?

Ces résistances à Noël sont assurément étonnantes. Elles se manifestent surtout par l’opposition farouche à l’installation de crèches dans l’espace public, et spécialement les mairies. L’argument est qu’il s’agirait d’entorses à la neutralité laïque. Reste à savoir si les effigies d’une maman et d’un papa s’émerveillant devant un nouveau-né, escortés (de façon improbable) d’un bœuf, d’un âne, d’anges et de personnages enturbannés (les mages) ou folkloriques, ont une signification religieuse évidente et envahissante. C’est une imagerie qui date du XIIIe siècle seulement, et tout le monde n’y voit, de prime abord, qu’un symbole de la famille, ce qui justifie pourquoi Noël est considéré (depuis le célèbre conte de Charles Dickens au XIXe siècle) comme une fête pour les enfants et leurs proches, qu’ils réunissent en leur faisant au moins provisoirement oublier leurs égoïsmes et leurs misères.

C’est donc bien moins didactique et perturbant qu’un crucifix (pas attendrissant ni réconfortant du tout) ou qu’une représentation de l’invraisemblable Résurrection du Christ ou de la déconcertante Trinité. Le fait de voir dans cette scène à la fois banale et touchante une confession de foi (que Dieu s’est fait homme et est né d’une femme, vierge par-dessus le marché) suppose ainsi une culture chrétienne qu’on n’arrive pas à refouler. La rage négatrice va jusqu’à proscrire, au nom de l’"inclusivité" (et non plus simplement de la laïcité), l’emploi du mot "Noël" (et aussi de "Toussaint" et "Ascension" pour les vacances scolaires, celles de Pâques étant déjà devenues "de printemps", tout bêtement en raison de la mobilité de la date).

De la difficulté à éliminer jusqu’au nom de Noël

L’incohérence de cette "chasse au religieux" transparaît dans la volonté de noyer Noël dans des "fêtes (au pluriel) de fin d’année". Car il n’est pas question de mettre "fête" au singulier en s’en tenant au 1er janvier et en renonçant à gueuletonner le 25 décembre et dès la veille au soir, même sans aucune raison identifiable ! Il faut d’ailleurs relever que le changement de millésime une semaine après correspond toujours au nombre (certes approximatif, mais ce n’est qu’à quelques unités près) d’années écoulées depuis cette naissance dont on ne veut plus entendre parler. On est encore embêté pour débaptiser les vacances de Noël, parce que celles de février sont déjà "d’hiver", et que fin décembre n’est la fin de l’année que civile, et non de l’année scolaire et universitaire, plus existentiellement vécue avec la coupure de l’été.

Évidemment, on peut dire qu’on ne sait pas à quelle date exacte le Christ est né, et que la fête de Noël a été fixée au IVe siècle, dans l’Empire romain christianisé, pour remplacer et éliminer au solstice d’hiver la fête païenne du Soleil invaincu. Mais à ce compte-là, ces ripailles et beuveries de changement de saison témoignent seulement d’une religiosité spontanée et, dans la mesure où elle est inconsciente, tristement régressive jusqu’à une préhistoire antérieure au paganisme, puisque sans portée symbolique dans la culture. On peut voir plutôt dans cette récupération par l’Église un indice de ce que le christianisme, loin d’imposer à l’homme une espèce d’angélisme, tire parti de sa nature demeurée ouverte à la transcendance et l’épanouit.

Œuvre d’art jusqu’en 1905, obscénité après

L’acharnement à réprimer Noël a de plus ceci de curieux qu’il ne vise que des expressions récentes de cet aspect-là de la foi chrétienne. Tout ce qui est antérieur à la loi de séparation de 1905 reste intouchable. C’est le cas des Nativités des musées ou des portails des cathédrales. Ce sont d’ailleurs des propriétés de l’État républicain, lequel les entretient et répare avec l’argent des contribuables sans que nul trouve à y redire. Par quel prodige l’illustration de la même scène (Lc 2, 1-20) devient-elle obscène (ou du moins est-elle interdite d’affichage par les tribunaux) si elle est produite après une certaine date ? On est porté à compatir avec les malheureux obligés à subir dans le patrimoine tant d’images qui blessent leur sensibilité.

Dieu ne se présente pas du tout comme on l’imagine : tout-puissant, omniscient, dominateur, invincible... Non, c’est un nouveau-né, un bébé fragile et dépendant, incapable de commander.

Entendons-nous bien : cette interdiction de nouvelles crèches (et aussi de croix ou de figures de saints) dans l’espace commun à tous n’empiète pas sur la liberté de conscience. Seule se trouve limitée la liberté d’expression, et avec une justification : le maintien de la paix sociale. Or en l’occurrence, le trouble à l’ordre public n’est nullement évident. Le spectacle offert n’impose aucune contrainte. Mais il suffit que porte plainte une petite minorité — voire une seule personne —, qui doit par ailleurs (comme on vient de le relever) supporter bien d’autres offenses, dues au passé ineffaçable. C’est une étrange conception de la démocratie, et c’est seulement conforme au système médiatique, qui répercute et amplifie des singularisations.

Noël iconoclaste

Cependant, le malentendu s’avère flagrant quand on prête attention à ce que raconte la crèche. Elle n’incite pas à une simple célébration de l’enfance et de la famille. Ce n’est pas non plus une promesse de réconciliation générale ou au moins de trêve dans les conflits, pourvu que chacun y mette du sien. Cette interprétation vient d’une traduction imprécise de Lc 2, 14, qui dit littéralement : "Paix sur la terre aux hommes, objets de la bienveillance de Dieu" — et non (platement) à ceux qui sont "de bonne volonté", comme si un minimum de disponibilité altruiste suffisait pour que tout s’arrange. La bonne nouvelle qu’annoncent les anges n’est pas qu’on va s’en sortir si l’on est un peu plus gentils, mais que Dieu ne nous laisse pas tomber.

Et c’est là que l’événement devrait désarçonner. Car Dieu ne se présente pas du tout comme on l’imagine : tout-puissant, omniscient, dominateur, invincible... Non, c’est un nouveau-né, un bébé fragile et dépendant, incapable de commander — autrement dit tout le contraire du potentat arbitraire qu’on l’accuse d’être quand on essaie de se passer de lui. Noël a donc une dimension iconoclaste, voire athée, en brisant ces idoles que sont l’absolu intellectuellement concevable et la déité ou l’idéologie qui sacralise le prince ou l’État. La leçon est que la vraie Vie n’est pas du pouvoir qui s’exerce, mais un don qui n’est reçu que s’il est rendu afin d’être encore transmis.

Le Christ toujours méconnu deux mille ans plus tard

On doit alors se demander pourquoi cette révélation suscite autant de méprises, de craintes et de haine. Le "Prince de ce monde" s’active sans doute (Jn 14, 30). Mais il joue sur le fait que Noël demeure, au bout de deux mille ans, le défi d’un paradoxe. Il arrive toujours qu’à des fins de maîtrise, le Christ soit instrumentalisé (que ce soit en se réclamant de lui ou pour l’éliminer), comme il l’a été peu après sa naissance (massacre des innocents : Mt 2, 16-18) et jusqu’au Golgotha, en tant que "signe de contradiction", selon la prophétie de Syméon (Lc 2, 34).Ce n’est finalement pas de trop que nous soyons invités tous les ans à prendre de nouveau la mesure de cette incongruité.  On n’a jamais fini d’en faire le tour. Le plus dérangeant, ce n’est pas que Noël soit mal compris. C’est bien plutôt ce qui est à découvrir là — à savoir que Dieu n’est pas ce qu’on s’imagine, mais le Père qui envoie son Fils, son égal, s’abaisser et frayer parmi nous le chemin où, guidés par l’Esprit qui les unit, nous devenons ses enfants.

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