Philosophe féministe, cadre zélée des Jeunesses communistes à l’époque de Brejnev et professeur de marxisme à l’université de Leningrad (Saint-Pétersbourg), Tatiana Goritcheva (1947 - 2025) s’est convertie au christianisme en 1973, à l’âge de 26 ans. Elle a fait partie de ces intellectuels russes qui ont découvert la foi d’une façon providentielle et qui ont forgé le renouveau inattendu de la religion orthodoxe dans le contexte de l’athéisme soviétique : d’abord adepte du yoga après une période de désordre anarchique, elle lit un jour le texte du Notre Père alors proposé seulement pour un exercice de développement personnel… C’est pour elle l’instant d’une soudaine conversion.
Une génération de convertis « nés dans un désert »…
Au milieu des années quatre-vingt, Tatiana Goritcheva témoignait de la conversion semblable de plusieurs amis, qui "découvraient ce que le régime avait essayé de vaincre depuis toujours, la force du christianisme". Elle voulait faire partager son sentiment d’une "vie nouvelle, transfigurée". Des amis qui s’étaient moqués d’elle demandent peu après le baptême : elle devient leur marraine. Le christianisme devient alors une deuxième naissance. Les convertis "découvrent le sentiment de leur propre dignité, mais ils doivent éviter la complaisance et la présomption de l’héroïsme solitaire", dit-elle.
Tatiana Goritcheva est de la génération des grands convertis de l’URSS des années soixante-dix, comme Alexandre Ogorodnikov et Vladimir Porech, qui seront condamnés à de longues années de Goulag pour avoir créé un "séminaire" clandestin de philosophie à Moscou. "Nous sommes nés dans un désert", constate Tatiana : pendant un demi-siècle, un pouvoir nihiliste "a détruit les valeurs traditionnelles de la culture et de l’éthique". Mais face à l’idéologie officielle, le "dégoût du marxisme" se répand dans la société russe : Tatiana parle d’abord à ses étudiants de Freud et de l’existentialisme de Sartre. Cependant, questionnée par eux, elle avoue son admiration pour le témoignage de Soljénitsyne : elle perd son emploi… Réduite à travailler comme liftier puis comme pompier, confrontée au choix entre la prison "psychiatrique" et l’exil forcé, elle partira en Occident.
La rencontre d’un père spirituel
Auparavant, convertie à Jésus-Christ, Tatiana Goritcheva s’était rendue dans un monastère. Elle y rencontre un starets, père spirituel d’un grand discernement : elle lui confesse ses péchés, y compris des avortements, un fléau très répandu. Certains prêtres russes savaient "capturer dans leurs filets les démons modernes du nihilisme". Pour les rencontrer, des pèlerins venaient de l’autre bout de l’URSS, Sibérie ou Kazakhstan… Tatiana Goritcheva découvre ainsi l'Église orthodoxe : "Elle nous est apparue comme l'unique îlot pur de la vie, dans l'océan d'un État mort. Elle est devenue l'antithèse de toute idéologie mortifiante ou abêtissante. Dans un État où son pouvoir est total, l’idéologie déforme la personnalité, alors que dans l'Église, l'individu peut atteindre la plénitude de l'épanouissement."
En 1973, Tatiana Goritcheva participe à la création d’un séminaire clandestin d’évangélisation ralliant à la fois des intellectuels, des artistes et des marginaux, d’un appartement à l’autre pour déjouer la répression. Elle collabore ensuite à une revue féministe, puis fonde à Léningrad le groupe "Maria", un mouvement marial de femmes. Elle écrit des livres sur son cheminement vers Dieu.
La force du Saint-Esprit avec l’Évangile
Les nouveaux convertis ne pouvaient approuver la passivité et l’immobilisme d’une partie du clergé écrasé par l’État soviétique, mais ils évitaient de critiquer l’Eglise de l’extérieur ou d’exiger des réformes. Dans l’intention de nier son existence, le régime de l’athéisme "scientifique" parlait beaucoup de Dieu aux jeunes Soviétiques sans s’en rendre compte ! Même de cette façon, passant où il veut, le Saint-Esprit peut s’introduire dans certaines âmes : "La première citation de l’Évangile qu’on trouve dans un livre de propagande antireligieuse est capable de bouleverser votre vie", constate Tatiana.
Exilée en Occident, elle s’était donnée pour but de "servir l’Église unique et indivisible", en faisant découvrir l’orthodoxie aux catholiques et le catholicisme aux orthodoxes, afin d’"œuvrer pour la restauration de l’Église d’avant le schisme". Puis, souvent déçue par la tiédeur de certains chrétiens occidentaux, elle regagnera son pays natal. Elle s’est éteinte dans la discrétion le 23 septembre, à l’âge de 78 ans.












