Aller au contenu principal

Le repas de Noël, banquet politique

4 min de lecture
Marianne-Durano.jpg

Crédit : Aleteia

"Comment supporter les remarques de sa belle-mère ?" "Les cinq répliques à dégainer à votre cousin climato-sceptique ou à votre tante trumpiste." "Trois mots-clés pour aider votre enfant à se sentir respecté durant les fêtes." À l’approche de Noël, les articles de ce genre se multiplient, les retrouvailles familiales rimant trop souvent avec angoisse et conflit : et si la famille, demande la philosophe Marianne Durano, loin d’être le lieu d’un confortable repli sur soi, était au contraire le dernier espace de pluralité auquel nous soyons encore confrontés ?

Partager sur :

On a beaucoup entendu parler ces derniers temps de la famille comme "valeur refuge" contre la violence du monde extérieur, d’aucuns raillant volontiers la passion contemporaine pour la vie domestique, son retrait dans l’intériorité (si seulement...), voire une forme d’"exode informationnel" qui pousserait les individus à fuir le flux assourdissant des infos en continu dans le confort de l’entre-soi. D’après une étude de la Fondation Jean-Jaurès datée de décembre 2024, les Français sont de plus en plus nombreux à se dire "fatigués" voire "très fatigués" par les flots d’informations contradictoires qui les submergent. Significativement, la proportion de ceux qui discutent régulièrement de l’information avec leurs proches a chuté de sept points depuis 2022. 

L’épreuve du repas de famille

Et c’est là que la dinde de Noël prend toute son importance : entre deux bouchées, impossible d’échapper à l’avis d’oncle Bernard sur le Mercosur, obligé d’affronter l’opinion du frérot sur la trans-identité, et de se confronter aux méthodes éducatives controversées de la belle-sœur. Le repas de famille, le vrai, celui où l’on ne se réfugie pas derrière son smartphone, est une épreuve démocratique, une authentique agora. D’ailleurs, en France, parler politique à table est un sport national, qui explique sans doute l’intérêt proverbial des Français pour la chose publique.

Selon l’historien de l’alimentation Philippe Meyzie, le banquet a d’ailleurs toujours été un lieu d’expression politique : qu’on songe aux banquets de l’Antiquité ou aux banquets médiévaux organisés par les seigneurs pour leurs vassaux. Durant la Révolution française, on organisa de nombreux « banquets républicains » durant lesquels se mêlaient toutes les classes sociales, riches et pauvres, femmes et hommes réunis autour de la même table. Au XIXe siècle, c’est même l’interdiction de l’un d’entre eux qui déclenchera la révolution de 1848. Plus récemment, l’organisation d’apéros "saucisson-pinard" a déclenché des débats houleux entre amoureux d’une certaine gastronomie identitaire, militants vegan et promoteurs de la "créolisation" de la société. Car tout repas est politique, pas seulement à cause des propos qu’on y tient, mais également via le choix des aliments, les codes de politesse, les traditions défendues — ou pas.

L’un des rares lieux politiques

Le sociologue Pierre Bourdieu, dans un texte intitulé "le franc-manger" extrait de La Distinction (1979), analyse ainsi les différences qui opposent la cuisine "bourgeoise", avec ses rôtis délicatement découpés, ses plats raffinés mais peu copieux, et ses normes du bon goût ; et la cuisine "populaire", caractérisée par ses plats en sauce généreux, ses franches louchées et son hospitalité bruyante. Entre le bœuf bourguignon et le canapé de saumon, il y a, nous dit-il, toute l’épaisseur d’un monde. Or, c’est dans cet espace-là que se crée une société, que s’élabore le vivre-ensemble — terme éculé, et pourtant ô combien d’actualité ! À l’heure des réseaux sociaux, des safe-spaces, des applications de rencontre ultra-sélectives, le bon vieux repas de famille avec tante Monique est sans doute l’un des rares lieux politiques qui nous restent. Les familles ne sont plus aussi homogènes qu’autrefois : l’homogamie — ou tendance à rechercher un conjoint issu de la même classe sociale que soi — est en diminution constante depuis les années soixante-dix, sans même parler de la mixité culturelle issue de l’immigration, ou de l’explosion des familles recomposées. Loin d’être l’occasion d’un repli sur soi identitaire, la réunion de famille est une occasion de se confronter à l’altérité, et de maintenir du commun, malgré les difficultés.

Un nouveau chemin de charité

Déjà, lors de la nuit de Noël, le Christ à peine né réussissait ce miracle de mêler autour de son berceau les pauvres bergers de Bethléem et les riches mages d’Orient, tandis que dans les Cieux les anges chantaient : "Paix aux hommes de bonne volonté !" Loin du pouvoir tyrannique d’Hérode, un nouveau Prince naissait, venu ouvrir entre les hommes un nouveau chemin de charité, un Chemin qui les conduira au Ciel, mais qui les relie d’abord entre eux.