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Paul de Livron, l’audace au service des blessés d’Ukraine

Paul de Livron, ingénieur spécialisé dans la fabrication de fauteuils roulants en bois, paraplégique après un accident de randonnée, transmet aux blessés ukrainiens ce qui lui permet de surmonter l’épreuve du handicap : la joie et la fierté liées au travail de ses mains. "L’énergie que l’on met à s’autodétruire, on la met dans la création, et cela apporte de la joie", témoigne-t-il auprès d’Aleteia. Il a monté un atelier de fabrication de fauteuils roulants dans un centre de rééducation à Lviv et ne compte pas s’arrêter là.

9 min de lecture

Source: Avec l'autorisation de Paul de Livron.

"Atelier Apollo". Atelier de fabrication de fauteuils roulants dans le centre de rééducation Unbroken, à Lviv, en Ukraine. Octobre 2025.

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Paul de Livron, 34 ans, a cette faculté assez hors du commun de voir les choses en grand, mais ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il a l’audace nécessaire pour accomplir tous ses projets fous. Et de projets, il n’en manque pas ! Après avoir offert au pape François, à l’occasion de sa venue à Marseille en septembre 2023, un fauteuil roulant en bois de sa propre fabrication, puis parcouru les dix kilomètres du Marathon Pour Tous à Paris en 2024, il porte désormais ce qu’il appelle son "grand projet" : fournir aux populations les plus modestes, notamment dans les pays en développement, des fauteuils roulants en bois, peu coûteux et faciles à fabriquer.

Un objet que Paul de Livron utilise lui-même de façon permanente à la suite d’un accident de randonnée qui l'a rendu paraplégique il y a 12 ans. Ingénieur de formation, il s’est fait de la fabrication de fauteuils roulants une spécialité. Ayant dû abandonner son rêve de devenir ingénieur forestier, il s’est lancé en mars 2022 dans la fabrication de fauteuils roulants en bois et a créé sa société Apollo Wooden Wheelchairs. "Depuis le début, la conception de mes fauteuils a une visée humanitaire, c’est pourquoi j’avais demandé le parrainage du pape François ! Fabriquer des fauteuils roulants en bois simples mais performants, c’est l’ADN de mon projet", explique-t-il à Aleteia. "Les outils pour fabriquer un fauteuil roulant en bois sont très simples d'utilisation et peu coûteux, en comparaison de ceux nécessaires pour fabriquer un fauteuil roulant métallique traditionnel. Donc je suis persuadé que mes fauteuils peuvent devenir ceux des personnes les plus modestes." Une conviction qu’il n'a pas tardé pas à expérimenter.

L’aventure ukrainienne

L’entrepreneur utilise, pour fabriquer ses fauteuils, des panneaux de contreplaqué de bouleau qui proviennent d’Ukraine. Paul de Livron aime épouser l’actualité, même lorsqu’elle est difficile. Il se sent concerné par la guerre en Ukraine. Il sait qu’il y a des blessés de guerre qui ont besoin d'un fauteuil roulant correct. "Je me suis donc rendu là où je crois que c'est le plus pertinent de commencer à diffuser mes fauteuils : en Ukraine", raconte-t-il. En août, Paul de Livron se rend donc à Lviv, la grande ville de l'ouest de l'Ukraine. Il établit les bases d'une collaboration avec le plus grand centre de rééducation du pays, le centre Unbroken. "Il y a des besoins importants, j’ai été accueilli à bras ouverts", témoigne-t-il.

Le groupe à l'atelier.

Dès le mois d’octobre, il monte un atelier, au sein même de l’hôpital, où il accompagne six hommes ukrainiens pour qu'ils fabriquent eux-mêmes leur fauteuil roulant en bois. Paul de Livron est rentré il y a un mois en France mais cet atelier perdure encore aujourd’hui car certains n’ont pas tout à fait fini leur fauteuil.

Occuper le temps et l’esprit

Une expérience d’une richesse incroyable et qui a porté des fruits immédiats. "Parmi les six Ukrainiens, deux sont handicapés de longue date et quatre sont blessés de guerre, avec des blessures physiques et psychologiques profondes et récentes", explique Paul de Livron. Quand on travaille de ses mains, et que l’on se concentre sur une tâche, cela occupe le temps, mais surtout l’esprit. "Nous utilisons une scie à chantourner, facile à prendre en main, et qui découpe lentement : on passe des heures à découper les pièces, et pendant ce temps, on ne pense pas à ses idées noires, elles ne disparaissent pas définitivement bien sûr, mais elles laissent la place à un petit carré de ciel bleu", confie Paul de Livron.

On ressent quelque chose de l’ordre de la joie, de la fierté, on sent qu’on peut être heureux malgré tout et on se dit alors que la vie vaut la peine d’être vécue.

Une expérience que l’entrepreneur a lui-même vécue après son accident. "À 21 ans, j’étais dans un centre de rééducation. On s’y ennuie à mourir ! Ma mère m’a apporté ce qu’il fallait pour dessiner, sculpter, et cela fait un bien incroyable, on ressent quelque chose de l’ordre de la joie, de la fierté, on sent qu’on peut être heureux malgré tout et on se dit alors que la vie vaut la peine d’être vécue. En Ukraine, j’ai tout simplement essayé de reproduire ce qui m’avait aidé à traverser cette épreuve."

Séance de collage.

Un essai qui a porté des fruits immédiatement. Paul a vu les hommes se transformer, s’ouvrir, s’épanouir. Même le plus distant et ombrageux d’entre eux ! "Un des hommes, au début, me faisait peur ! Il a perdu ses deux jambes sur une mine, a des tatouages, des cicatrices… Quand il venait à l’atelier, il avait ses deux écouteurs dans les oreilles, écoutait de la musique violente. Mais c’était le plus minutieux, j’ai compris qu’il était habitué à travailler de ses mains. Petit à petit, il s’est ouvert, il a enlevé un écouteur, puis deux, il s’est intéressé à moi, il a commencé à faire des blagues", se souvient Paul. "À la fin, il était joyeux, il m’a aidé à ranger l’atelier et à charger la voiture ! Pour moi, c’est une preuve de ce que peut apporter ce genre d’atelier : l’énergie que l’on met à s’autodétruire, on la met dans la création, et cela apporte de la joie."

Un financement quasi miraculeux

L’atelier de Lviv a été financé par 262 contributeurs via la plateforme Ulule pour un montant total de 11.376 euros, et rendu possible par le généreux mécénat de l’entreprise allemande Festool, qui, depuis un simple mail de Paul en 2022 demandant un geste commercial, lui offre régulièrement le matériel dont il a besoin. Lorsque Paul a expliqué au directeur marketing de l’entreprise d’outillage qu’il m’apprêtait à partir installer un atelier en Ukraine, il a demandé de quels outils pourrait avoir besoin cet atelier... Et un matin d’octobre, quelques jours avant le départ de Paul, d'énormes colis Festool avaient été livrés devant la porte de son appartement. "La générosité de Festool a permis d’équiper l’atelier avec un matériel de bien meilleure qualité que celui que j’aurais acheté autrement, et de reporter vers d’autres dépenses l’argent ainsi économisé", se réjouit, très reconnaissant, l’entrepreneur.

Seule déception de l’épopée ukrainienne : l’atelier du centre Unbroken risque de fermer puisqu’aucun des six bénéficiaires n’est prêt à former ou accompagner d’autres personnes. Néanmoins, l’aventure ne semble pas prête à se terminer car cette expérience a conquis un homme d’affaires de Kiev, qui a fondé un petit centre de rééducation pour les blessés, dans lequel pourrait naître un autre atelier de fabrication de fauteuils roulants Apollo Wooden Wheelchairs soutenu par la fondation de solidarité de Leroy Merlin en Ukraine.

Un petit tour à l’Elysée pour la Grande Exposition du Fabriqué en France

La cinquième édition de la Grande Exposition du Fabriqué en France s’est tenue les 15 et 16 novembre derniers au Palais de l’Élysée. Paul de Livron avait déposé sa candidature quelques mois auparavant, et le fauteuil qu'il a conçu spécialement pour les JO 2024 a été sélectionné pour représenter la Dordogne, le département dans lequel se trouve son atelier.

Fauteuil Apollo à la Grande Exposition du Fabriqué en France, novembre 2025.

Un événement qui "n’apporte pas grand-chose si ce n’est de jolies photos", souligne Paul de Livron, mais qui lui a donné la possibilité de s’entretenir, grâce à l’entremise d’un membre de la sécurité rapprochée du Président de la République, quelques minutes avec Emmanuel Macron.

Paul de Livron rencontre Emmanuel Macron lors de la Grande Exposition du Fabriqué en France, novembre 2025.

Paul de Livron tenait à lui parler de son projet ukrainien et à lui demander s’il serait d'accord pour recevoir ses six amis ukrainiens qui s'apprêtent à venir à Paris en avril prochain pour participer au marathon de Paris 2026. "Emmanuel Macron m’a écouté, nous avons eu un vrai échange, puis il est reparti avec mon enveloppe décrivant mon projet. Mon but, c’est de sensibiliser le Président, mais aussi le grand public, à la réalité des blessés de guerre, pour vouloir et maintenir fermement la paix." Le message est passé. En effet, un mois après, vendredi 19 décembre, Paul de Livron reçoit une lettre d'Emmanuel Macron. Le Président de la République lui transmet "ses plus vifs encouragements dans la poursuite de [ses] activités auprès de ceux qui ont subi dans leur chair les traumatismes liés aux combats". Il assure également qu'il garde en mémoire sa proposition de rencontrer ses premiers bénéficiaires ukrainiens, s'ils viennent au marathon de Paris en avril.

"Ce n'est pas par considération que nous espérons rencontrer Emmanuel Macron à cette occasion, tient à souligner Paul de Livron, mais pour tenter de renforcer sa détestation de la guerre, espérant qu'il saura ensuite redoubler de diplomatie pour faire taire les armes."