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Dans les armées et dans l’Église, le retour de la “force d’âme”

6 min de lecture
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Crédit : Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

Soldats français assistant à la messe dans un camp militaire au Mali.

En évoquant la "force d’âme" de la France dans les moments difficiles, le général Mandon, chef d’état-major des armées, a remis au goût du jour une expression qui ne date pas d’hier. Délégué épiscopal à l’information du diocèse aux armées, Eflamm Caouissin observe que la formule rejoint ce qui constitue la clef de voûte du message de l’aumônerie militaire catholique.

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Longtemps cantonnée aux homélies, à la littérature morale et aux textes de spiritualité, la notion de "force d’âme" s’est taillée récemment une place inattendue dans les discours militaires et politiques. Sa résurgence dit quelque chose du moment que traverse la France. Pour comprendre ce retour en force, il faut suivre le fil qui va des auteurs classiques aux aumôniers des armées, puis jusqu’aux sommets de l’État.

Une vieille expression qui traverse les siècles

Avant de devenir un mot-clé du discours militaire contemporain, le terme de "force d’âme" est profondément enraciné dans la langue française. Le dictionnaire Littré, compilé au XIXᵉ siècle, en atteste l’usage dans la littérature classique. Il cite notamment Vincent Voiture, écrivain du XVIIᵉ siècle associé à l’Hôtel de Rambouillet, membre fondateur de l’Académie française en 1634, connu pour ses lettres et son esprit affûté.

L’expression apparaît ensuite dans les dictionnaires modernes, où l’Académie française la définit comme une "force morale qui se révèle dans l’adversité". Sa parenté avec la fortitudo chrétienne — la vertu de force — est évidente : depuis saint Thomas d’Aquin jusqu’à des commentateurs contemporains, on parle de cette capacité à tenir contre la peur, à endurer et à demeurer fidèle à ce qui est juste. Dans la vie des saints ou les récits hagiographiques, on loue par exemple la "force d’âme" de sainte Odile, figure majeure de l’Alsace. Lorsque l’expression réapparaît dans le discours militaire, elle n’a rien d’un emprunt artificiel : elle revient simplement de loin, avec tout l’héritage moral, spirituel et littéraire dont elle est chargée.

Du Littré au diocèse aux armées

Un jalon important dans la trajectoire moderne de la formule apparaît en février 2017, à Strasbourg. Un livret de la paroisse Saint-Louis de la Robertsau à Strasbourg publie alors un texte signé de Mgr Luc Ravel, tout juste nommé archevêque de Strasbourg après avoir été évêque aux armées françaises. Il y utilise ce terme. La formule concentre l’idée que la grandeur nationale n’est pas seulement affaire de puissance ou de technique, mais d’une capacité intérieure, presque spirituelle, à rester fidèle à soi-même dans l’épreuve. Ce n’est pas encore une devise, mais déjà un positionnement.

Quelques mois plus tard, en juin 2017, le pape François nomme Mgr Antoine de Romanet évêque du diocèse aux Armées françaises. Ordonné à Notre-Dame de Paris en septembre de la même année, il devient rapidement l’une des figures centrales du "service de la force d’âme" dans les armées. Le nouvel évêque ne se contente pas de reprendre l’expression : il lui donne alors une épaisseur concrète. Les documents du diocèse, les entretiens qu’il accorde, les rassemblements auxquels il participe montrent un souci constant d’accompagner non seulement la foi, mais la résilience morale des militaires. Un article de la revue Église dans le monde militaire (EGMIL) en 2018 évoque ainsi les aumôniers comme "au service de la force d’âme de l’armée française". L’expression devient alors plus qu’un mot : c’est une définition de la mission. Là où les forces armées cultivent la force matérielle, l’aumônerie se voit confier la force intérieure, celle qui permet de rester juste, cohérent et humain dans des situations où la violence pourrait tout emporter.

Quand la "force d’âme" passe dans le débat public

Le tournant institutionnel se produit en 2021, lorsque le diocèse aux Armées françaises adopte officiellement la devise "Servir la force d’âme". Dès lors, la formule devient omniprésente : site internet, lettres pastorales, campagnes de communication, présentations de la mission des aumôniers. La devise résume un projet : nourrir en lui donnant une transcendance cette part invisible du courage militaire, celle qui ne s’impose ni par la force ni par l’ordre, mais qui se reçoit, se cultive et s’entretient.

Quelques années plus tard, le mot franchit un seuil inattendu. Le 5 mars 2025, lors d’une allocution consacrée à la situation internationale, le président de la République Emmanuel Macron appelle publiquement à la "force d’âme" de la Nation. L’expression ne passe pas inaperçue : elle évoque non seulement le courage civique, mais une forme de maturité morale collective. En novembre 2025, c’est au tour du chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, d’en appeler à cette même force d’âme devant les maires de France. Ses paroles — "accepter de nous faire mal" pour protéger ce qui est essentiel — font l’effet d’une onde de choc et sont immédiatement reprises par la presse.

Il serait tentant de voir dans cette apparition politique un emprunt direct à la devise du diocèse aux armées. Rien ne permet de l’affirmer. Aucun responsable n’a déclaré s’inspirer explicitement de l’aumônerie. À ce sujet, la seule réponse parfaitement honnête est : on ne sait pas. Ce que l’on observe, en revanche, c’est une convergence frappante : dans les armées comme dans la vie publique, la "force d’âme" désigne cette capacité à tenir sous pression, à accepter l’effort, à refuser le renoncement. Une qualité qui, jadis, relevait des traités de morale, et qui devient aujourd’hui une exigence collective.

Un mot-pilier pour notre époque

L’histoire contemporaine de la "force d’âme" est celle d’une expression revenue au premier plan à un moment où la France se cherche des repères intérieurs. Longtemps enracinée dans la littérature classique et la spiritualité chrétienne, assumée et reformulée par Mgr Luc Ravel puis par Mgr Antoine de Romanet, elle est devenue la clef de voûte du message de l’aumônerie militaire catholique.

Qu’elle atteigne aujourd’hui le sommet de l’État n’est peut-être pas si étonnant : dans un monde redevenu incertain, la puissance matérielle ne suffit plus. Il faut aussi nommer ce qui permet de tenir. La "force d’âme" n’est ni un slogan ni une magie verbale. Elle exprime ce qui, en chaque personne comme en chaque nation, refuse la facilité, affronte la peur et accepte le prix de la fidélité. Si elle continue d’être employée avec justesse, sans instrumentalisation ni dévoiement, elle peut devenir un mot-pilier de notre époque, l’un de ces mots qui rappellent que la solidité d’un pays ne se mesure pas seulement à ses capacités, mais aussi à ce qui habite ses consciences.