Aller au contenu principal

Noël n’est pas un conte de fées

8 min de lecture
Michel-Cool.jpg

Crédit : Aleteia

Michel Cool.

Si c’est un conte de fées, que reste-il de Noël ? Rien qu’une belle histoire, sans portée dans la vraie vie. Mais si c’est l’annonce de l’Ami qui marche à nos côtés, souligne l’écrivain Michel Cool, tout change…

Partager sur :

Les contes de fées sont en vogue. Le temps de l'Avent y est propice, et reconnaissons-le, c'est aussi un bon carburant commercial pour les éditeurs de presse et de livres qui se battent comme de beaux diables pour garder et surtout attirer des lecteurs. Ils ont en effet à faire face à la concurrence ravageuse du cinéma, de la télévision et surtout les plates-formes de streaming qui offrent l'avantage sur l'écrit de diffuser des histoires fantastiques aux effets considérablement augmentés par l'image, le son, et par-dessus le marché, par l'Intelligence artificielle (IA). Au centre de ce ring, il y a cependant un vrai trésor d'humanité à défendre comme la prunelle de ses yeux : le conte de fées. Cet art littéraire, vieux comme le monde, est comparable à une école buissonnière où l'on s'exerce dès le plus jeune âge à fertiliser ses capacités de rêve et d'émerveillement. Mais aussi à laisser caresser son âme par la présence discrète d'un monde surnaturel. L'écrivaine Jacqueline Kelen souligne beaucoup ce double aspect initiatique et spirituel des contes de fées : sous le manteau mirobolant de la fable, dit-elle, se cache souvent un message spirituel (Une robe de la couleur du temps. Le sens spirituel des contes de fées, Albin Michel).

Vers des cieux inconnus

Cette littérature a enfanté une longue guirlande d'auteurs qui eux-mêmes ont bercé et enchanté nos enfances : Charles Dickens, Hans Christian Andersen, Alphonse Daudet, Rainer Maria Rilke, John Ronald-Reuel Tolkien, pour ne citer qu'une poignée de ces fabuleux magiciens des mots. Magiciens, oui, car ils ont le génie de transformer nos ciels de lits d'enfants en rampes de lancements pour nos songes vers des cieux inconnus et aventureux ! L'autrice académicienne Dominique Bona raconte comment elle a été marquée à vie par les histoires extraordinaires que lui racontait avant de s'endormir son père et mémorable président de l'ORTF Arthur Conte. Depuis lors, quand elle lit ou écrit, les mots lui font mystérieusement entendre des voix, en écho à celle immortelle de son père (Le Roi Arthur, Gallimard). 

Mon enfance fut aussi pétrie par la lecture de tels récits. J'eus même l'inoubliable faveur, quand j'étais élève en sixième, de jouer sur scène un des personnages de la célèbre Pastorale des santons de Provence, une version pittoresque de la Nativité, cocassement assaisonnée d'accent marseillais par le savoureux Yvan Audouard. Il m'arrive encore aujourd'hui d'écouter cette pièce sur un vieux vinyle et de me laisser transporter à Bethléem, devenu un village des Alpilles, en me suspendant comme à des nuages aux voix que j'entends...

Sortir du noir

Et quand nous lisons les évangiles de Noël, entendons-nous des voix nous parler ? Entendons-nous les anges dans les nuées chanter à s'en péter les cordes vocales ? Entendons-nous les bergers essoufflés par leur course nous parler de l'étoile qui les guide et porte à jamais leurs noms ? Entendons-nous Joseph, quoique grand taciturne, nous parler de sa pérégrination depuis Nazareth, en tirant sur la laisse de son âne ? Entendons-nous Marie, si peu loquace elle aussi, nous parler de sa fatigue de la route tout en s'approchant du bœuf pour se réchauffer à son haleine ? Avouons-le, nous sommes devenus de plus en plus sourds aux voix des évangiles. Nous avons de bonnes raisons pour excuser notre surdité : d'abord le temps nous manque, et puis, ensuite, on la connaît tellement bien cette histoire qu'on a le sentiment de n'avoir plus rien à en apprendre ! Encore moins à écouter — car on n'est plus des enfants qui font le rêve d'entendre des voix comme Jeanne d'Arc ! —, si ce n'est, peut-être, le sermon de la messe de minuit ou du lendemain si le réveillon ne nous a pas trop assommés !

"Le fond de l'être, c'est la nuit", écrivait Péguy. En cela nous nous accommodons trop facilement peut-être des jours qui raccourcissent en hiver, des mauvaises nouvelles qui assombrissent l'horizon de notre histoire, des oiseaux de mauvais augures qui piaillent sans arrêt dans nos oreilles... Nous nous habituons, docilement, fatalement, à l'annonce que nous vivons dans "le temps de la fin" : fin d'un style de vie, fin de la logeabilité de la planète, fin de la paix, fin des régimes démocratiques, etc. Nous nous résignons à cette finitude irrévocable du temps et des choses, et c'est pourquoi nous broyons, collectivement et continuellement, du noir ; c'est pourquoi aussi nous n'arrivons plus à nous comporter en « nocturnes chercheurs de vie » à l'instar de Nicodème, ce vieux pharisien qui se lève en pleine nuit pour aller rencontrer le Christ Jésus et l'écouter lui parler de la vérité de la vie, et de la nécessaire liberté spirituelle à acquérir. Sortir du noir, aller vers la lumière, rallumer la lumière, c'est pourtant le grand et beau dessein du temps liturgique de l'Avent. Mais saturés d'occupations diverses et de bruits insignifiants, nous ne savons plus écouter les voix de l'Évangile, comme nous le faisions enfants, en contemplant les santons que nous avions déposés dans la crèche de notre maison.

C'est un fait historique

Dans un livre de spiritualité magnifique paru récemment, et centré sur la personne du Christ désignée comme l'étalon de notre humanité (L'Évangile, naissance d'humanité, Parole et Silence), le théologien belge Paul Scolas démontre avec force "comme nous avons besoin d'une parole de naissance et de renaissance aujourd'hui". Mais, ajoute-t-il, "la parole de (re-)naissance qu'est l'Évangile est inséparable de l'annonce d'une certaine fin des temps. Et pourtant elle ne vire absolument pas au fatalisme. Elle ouvre même à l'espérance". Pourquoi cette résistance évangélique ? Comme disait le saint évêque et martyr Oscar Romero, parce que "le christianisme, c'est le Christ". C'est sa parole et sa personne présentes dans les récits évangéliques. Ce n'est pas là seulement un constat de croyant. C'est un fait historique et culturel : "Dans le judaïsme, la révélation est centrée sur un peuple ; dans le christianisme sur la personne du Christ ; dans l'islam sur un livre, le Coran", peut-on lire dans la très respectable encyclopédie Universalis.

Alors pourquoi sommes-nous devenus si sourds et si aveugles devant une page d'Évangile ? "La tendance à identifier le fait d'être chrétien à l'estime de certaines valeurs ou à l'adoption de certains comportements considérés comme plus éthiques que d'autres est très présente aujourd'hui", répond Paul Scolas préoccupé par le devancement chez certains catholiques de la relation personnelle et amicale au Christ Jésus par une religion du devoir et de la loi. "Comment transmettre la foi au Christ si nous ne savons plus très bien pourquoi croire en lui ? C'est là, me semble-t-il, l'unique problème et l'unique crise de transmission dont il faut se soucier", interroge un autre théologien, le jésuite Christoph Theobald.

Marcher avec l’ami qui vient

"L'Évangile c'est trop beau et trop haut pour moi !", m'a expliqué un jour un brave et fidèle catholique. En somme, pour lui, les Écritures avaient le même effet que les contes de fées : ils avaient une décharge extraordinaire de fascination et d'élévation, mais sur le plan humain et existentiel, ils n'avaient pas d'efficacité réelle, ils étaient encore moins transposables dans la vraie vie. Pour lui, et pour tant d'autres aussi probablement, Noël se lisait un comme un conte de fées, porteur certainement d'un message spirituel, mais trop grand et trop sublime pour être à la portée des pauvres hommes et femmes de notre temps. Ceux-là n'auraient-ils pas en fait perdu de vue, au cours de leur route, Celui que le poète Christian Bobin appelle "l'homme qui marche" ? N'auraient-ils pas oublié, ou ne leur aurait-t-on pas dit que tout l'Évangile sert d'invitation à marcher avec Lui ? "Si nous avons perçu, éprouvé, cru cela, nous ne pouvons plus regarder Dieu sans le Christ, regarder notre propre vie sans le Christ. Et nous pouvons encore moins envisager l'Église sans que le Christ l'informe de part en part et en constitue l'instance critique", explique Paul Scolas.

Le temps de l'Avent, avec son offre de lecture régulière des Évangiles de l'Enfance et de vie sacramentelle, est un moment exceptionnellement favorable pour s'entraîner à marcher avec Celui qui va venir, pour marcher jour après jour avec nous. Ne manquons pas ces prémices de LA Rencontre avec le Christ Jésus ! L'auteur et homme de théâtre franco-libanais, Wajdi Mouawad, s'est une fois entendu dire par son meilleur ami : "Au bout du compte, on peut passer sa vie à méditer sur un personnage comme le Christ. On oublie tout ce qu'on croit avoir compris, en revanche on sait ce que signifie de marcher à côté d'un ami" (Jusqu'au bord de son ravin. Les verbes de l'écriture, Seuil). Noël n'est pas un conte de fées. C'est l'annonce de l'Ami qui vient pour rendre notre vie présente plus belle et plus vraie.