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[CONTE DE NOËL] La fuite des oies

C’est l’histoire d’une basse-cour où les oies ne sont pas seulement les gardiennes du lieu, mais véritablement les reines. Aucun danger qu’à Noël elles finissent rôties au fourneau ! Mais ce Noël, ces dames s’en sont allées à tire d’ailes… et elles ne sont pas seules à avoir disparu. 

9 min de lecture

Source: Galimard-Flavigny

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Chaque matin, vers dix heures, le vantail de la porte du poulailler se lève lentement. Monsieur Jars s’ébroue, battant des ailes en perdant quelques plumes et éparpillant nombre de brins de paille. Il avance son cou de manière à jeter un coup d’œil oblique vers l’extérieur. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Les volailles ne font pas la grasse matinée pour le plaisir. Cette heure de sortie tardive a été calculée afin de tromper l’ennemi, le renard qui, lui, se met en chasse dès le soleil levant. 

Le sol a perdu sa couleur

C’est bon, pas de rousseur à la lisière du jardin. La voie semble sans danger. Monsieur Jars se met à cacarder et s’élance suivi de ses compagnes qui cagnardent, battant à leur tour, et avec force, leurs ailes. Prudentes, les poules se gardent bien de caqueter et demeurent coites sur leur perchoir, accolées les unes aux autres. Les oies, suivant leur rituel, cueillent dans leur bec quelques gouttes d’eau puisée dans les bacs dont il faut reconnaître qu’ils semblent ressembler davantage à des bourbiers qu’à des bassins. Elles peuvent entamer leur promenade matinale. On les sent hésiter, le sol a perdu sa couleur habituelle. Il est tout blanc. Où sont donc passés les pelouses et les pavés ? Monsieur Jars et ces dames tendent leur cou et clignent des yeux, surpris par la neige. Vont-elles d’abord longer les remises, ou emprunter l’allée bordée du haut massif du camélia chargé de plaques qui hésitent entre le vert et le blanc un peu sale. Ces dames, à la suite de monsieur Jars, se faufilent finalement à l’arrière de la maison. Elles marchent au même pas cadencé comme des princesses dans le parc de Versailles. Et soudain, à la suite d’un signal que nul ne prévoit, elles s’élancent, battant des ailes et cacardant au plus fort et au plus rauque, laissant dans la neige, les larges traces de leurs pattes palmées. Puis, elles reprennent leur chemin, menaçant quiconque les approcherait. 

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Ici, on les aime les oies

Aliénor contemple la scène amusée et se dirige vers les poules. Celles-là, à l’exception de la noiraude casanière, libérées de leurs colocataires, se sont précipitées sur des petits tas de graines délaissées par ces géantes. Des coups de bec sur la pédale de l’égrenoir font tomber les petites boules jaunâtres. Elles ne sont plus que quatre. Il n’y a pas si longtemps, elles se comptaient en une grosse dizaine. Le renard ou quelque chapardeur, est passé par là. Monsieur Jars était pourtant chargé de les défendre de ces agressions. En cette période de Noël, Nana le chien créole qui adore jouer à faire peur à ces anatidés, a reçu la mission de les surveiller et les protéger. 

Car, ici, on les aime les oies. Même si les enfants hésitent à les caresser, ils apprécient leur démarche et même la stridence de leurs cris. La maison n’est pas le Capitole, faute de colline, mais on compte bien qu’elles jouent le même rôle que sous l’empire des Romains. Grand-Mère les voit passer, avec plaisir, sous les fenêtres de la cuisine. Raphaël et Armel, les deux mitrons du jour, ne font pas de commentaire ; mais si jamais, un des membres de la maisonnée s’avisait d’émettre l’idée de faire rôtir une oie le jour de Noël, ils la combattraient avec virulence. "Non, mais vous imaginez l’enfer des fourneaux, dit le premier à sa grand-mère. — Heureusement que nous ne sommes pas en Alsace, réplique cette dernière. Car là-bas, l’oie de Noël est une tradition plus ancienne que celle de la dinde, elle perdure aussi en Angleterre. Si vous lisez les Chants de Noël de Charles Dickens, vous découvrirez une famille du nom de Cratchit qui se partage de maigres morceaux d’oie rôtie." 

À l’idée d’ouvrir un livre et de lire une histoire, l’un des deux marmitons fait la grimace. "Tu sais quoi, dit l’autre, s’adressant à sa grand-mère. Je vais demander à l’oncle Édouard d’écrire un conte de Noël avec des oies." 

Les santons un à un

Il est interrompu par sa cousine Aliénor qui rentre du poulailler, tenant un petit panier contenant cinq œufs. La récolte est maigre, mais nous sommes en hiver. Grand-Mère lui demande de poser la corbeille sur le plan de travail et d’aller prévenir les grands et petits qu’il est temps d’aller orner le sapin et surtout, de dresser la crèche dans le salon bleu. Pendant ce temps, les oies de la maison fouillent les herbes de la pelouse, croquent les feuilles de géraniums qui ont résisté au froid. Elles laissent bien sûr de nombreuses traces de leur passage, ce qui fait hurler Aliénor qui trouve cela dégoûtant. 

Autour de la cheminée, des boîtes contenant des décors, des guirlandes, des santons, sont disposées avec soin. Maître d’œuvre, Grand-Mère compose le village provençal, les maisons, les étables, les placettes et même le cagadou — vous savez l’endroit où… l’on se rend seul. Puis, elle sort les santons un à un, selon un ordre établi, et les dispose qui, dans la bergerie (la borie), qui, sur la place près de la fontaine. Les personnages semblent s’animer, depuis le meunier jusqu’au poissonnier, en passant par le notaire et aussi le berger, le curé, le maire et son parapluie rouge, sans oublier les bergers et… pour Grand-Père, des petits marins. Les animaux suivent, moutons bien sûr, chiens, chats, cochons, ânes et bœuf, et aussi une petite chouette. Un petit monde s’organise et se retrouve prêt à fêter la naissance de l’Enfant Jésus. 

Une certaine inquiétude

Mais voici que les enfants lisent une certaine inquiétude sur le visage de leur grand-mère. Elle fouille dans les boîtes, défroisse les feuilles de papier de soie. "Je ne trouve pas l’Enfant Jésus", dit-elle d’une voix sourde. Les uns et les autres, Philippine, Victoria, Armel, Raphaël partent aussi à la recherche du précieux santon. Malgré tous leurs efforts, l’Enfant Jésus est introuvable. Ce ne peut être l’un des chiens qui l’aurait saisi ; Rhapsodie somnole dans la chambre, là-haut, Nana, on le sait guette les oies, Billy se repose d’une opération chirurgicale. Quant à Paupiette, elle ne quitte pas sa maîtresse qui travaille. Le désespoir se lit sur tous les visages. Côme et Léandre, les deux grands, pénètrent alors dans la pièce. Les uns et les autres leur racontent le drame qui les secoue. Dehors, Monsieur Jars s’est rapproché suivi par les mères l’oie ; ce petit troupeau cacarde avec force sans reprendre son souffle. Nana se met de la partie en aboyant, sans pour autant mener une course contre lui. Les animaux auraient-ils compris la tragédie qui se joue ? 

"Les oies sont parties !"

Soudain, le silence fait suite au vacarme. Aliénor se précipite vers l’une des fenêtres, regarde à l’extérieur et s’écrie : "Les oies se sont envolées ! — Impossible ! Ce sont des oies du Périgord, elles ne sont pas sauvages, » réplique son cousin Raphaël qui aime consulter les encyclopédies. "Si, si, je les ai vues s’envoler depuis la pelouse et passer entre les branches des hêtres, affirme la petite fille. — En vol, l’oie peut se déplacer à environ 55 km/h, et atteindre 95 km/h, dit doctement le garçon. Ceci durant 1000 km."

Pourquoi les oies sont-elles parties, comment peuvent-elles voler et ou sont-elles allées ? Cet incident occulte un instant la disparition de l’Enfant Jésus : la maisonnée est consternée. Surtout Grand-Mère qui tient particulièrement à sa crèche, l’une des plus belles connues selon l’avis des petits-enfants. Comment pourra-t-on vivre la veillée de Noël, sans le santon sacré ? "Il faut se rendre à la ville, propose l’un, et en acheter un nouveau. — Impossible, rétorque l’autre. Celui-ci ne saurait s’intégrer dans notre crèche. Mais l’Enfant Jésus est universel", rappelle le plus sérieux d’entre tous. 

Posée sur son dos

C’est alors que Grand-Père, alerté par le remue-ménage pénètre dans le salon.  Ayant appris sa cause, il réfléchit quelques instants et dit : "Je sais où sont parties les oies. Cela ne va être très long, elles vont bientôt revenir. — Comment en es-tu si sûr ? — J’ai lu quelque part que lors de la fuite en Égypte, Jésus pétrissait la glaise et formait des oiseaux. Une fois achevés, il leur donnait la vie en leur soufflant dessus. Je suis persuadé que les oies s’en sont toujours souvenues. Elles se sont envolées à tire d’ailes afin de Lui demander Son aide." À peine Grand-Père a-t-il achevé son récit que l’on entend les "honk, honk" rauque des oies. Monsieur Jars, les pattes dans la neige devant la fenêtre principale du salon, tend son cou pour mieux siffler, agite ses ailes. On distingue alors posée sur son dos, une petite figurine qui représente l’Enfant Jésus, exactement du même modèle que celui qui avait disparu. 

La veille de Noël, en revenant de la messe, Victoria, la plus jeune, entourée de ses frères et sœurs et tous ses cousins et cousines, sous le regard attendri de Grand-Mère, saisit le Petit Jésus et Le dépose dans la crèche entre Marie et Joseph, entre le bœuf et l’âne face à tous les personnages. On entend alors, non pas le son des cloches, mais un bruissement d’ailes qui couvre la campagne environnante.