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Littérature : ce qu’attendait encore la dernière femme

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Jean Duchesne - publié le 17/12/25
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Que serait donc un univers uniquement peuplé de femmes ? Ce scénario de fiction écrit il y a trente ans est devenu "viral" sur les réseaux sociaux en anglais. L’essayiste Jean Duchesne a lu le roman de cette dystopie, dont les leçons ne sont pas si désespérantes.

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Un livre dont on parle ces temps-ci dans la sphère anglophone est la traduction d’un roman écrit en français, paru chez Stock en 1995, et qui n’avait jusqu’à récemment pas tellement retenu l’attention. Il s’agit de Moi qui n’ai pas connu les hommes, de l’écrivaine et psychanalyste belge Jacqueline Harpman (1929-2012). Ce n’est pas tout à fait une inconnue. Elle a obtenu le prix Médicis l’année suivante, mais pour une autre œuvre : Orlanda, et sa bibliographie comporte une trentaine de titres publiés de 1958 à 2011. Ce succès littéraire posthume, trente ans plus tard, mérite quelques explications — et aussi une interprétation.

Féminisme et confinement

Née de parents juifs qui ont pu fuir au Maroc avant l’arrivée des nazis, tandis qu’une bonne partie de leur famille disparaissait dans la Shoah, Jacqueline Harpman, de retour en Belgique, commence à écrire pendant qu’elle soigne une tuberculose. Ses premiers romans sont pris par René Julliard (1900-1962), avant qu’elle passe chez Gallimard, puis Grasset et enfin Stock. Elle s’intéresse à la psychanalyse, à la science-fiction et à l’astrophysique, épouse un cinéaste, divorce et se remarie avec l’architecte et poète Pierre Puttemans (1933-2013), avec lequel elle aura deux filles.

Moi qui n’ai pas connu les hommes a été assez vite (en 1997) traduit en anglais, sous un titre plus vague (Mistress of Silence : "Maîtresse du silence"), sans grand succès.  Une traduction révisée, avec un titre fidèle à l’original (I Who Have Never Known Men) est sortie en 2019 au Royaume-Uni, puis aux États-Unis. Grâce au bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux (et spécialement TikTok, prisé par les ados), cette histoire de femmes livrées à elles-mêmes dans un univers déserté est alors devenue un best-seller, en résonance à deux "faits de société" aussi imprévus que distincts : d’une part une radicalisation du féminisme à partir de fin 2017, avec le mouvement #MeToo, et de l’autre le confinement de 2020-2022, dû au Covid-19.

Réimpression

Les ventes sont telles à présent qu’un film est envisagé et que les médias traditionnels (écrits et audiovisuels) y voient un phénomène culturel qu’ils se doivent de signaler, ce qui accroît encore l’audience. Chez nous, Stock vient de réimprimer, avec une préface de Julia Malye, jeune (née en 1994) autrice de la maison, dont La Louisiane (récit des aventures de femmes envoyées de Paris peupler cette colonie au XVIIIe siècle) s’est fait remarquer l’an dernier.

Le goût de Jacqueline Harpman pour la science-fiction plutôt que pour l’histoire a incité à apparenter cette autobiographie de "la dernière femme" aux romans "postapocalyptiques" de Margaret Atwood (née en 1939) : Le Dernier Homme (2003) et La Servante écarlate (1985), où les femmes sont esclavagisées dans un monde futuriste. L’errance des héroïnes dans un pays mort, où ne subsistent que des ruines d’une civilisation, a aussi semblé rejoindre La Route (2006) de Cormac McCarthy (1933-2023), où un père et son jeune fils essaient de survivre dans un environnement dévasté par une catastrophe dont la cause reste ignorée.

À la suite de classiques

On a encore classé Moi qui n’ai pas connu les hommes aux côtés d’Au pays des choses dernières (1987) de Paul Auster (1947-2024), et même de classiques comme Le Désert des Tartares (1940) de Dino Buzzati (1906-1972) ou Le Procès (1925) de Franz Kafka (1883-1924). Au-delà de la pertinence liée à l’actualité du confinement et du féminisme, on a ainsi une dystopie, c’est-à-dire une fable décrivant une société oppressive et sans espoir, dérivée de celle où vivent les lecteurs. Mais c’est, mine de rien, bien plus qu’une sombre prophétie ou une mise en garde contre des tentations contemporaines, une exploration subreptice et à tâtons de la condition humaine. Celle-ci apparaît comme un mystère au sens ordinaire du terme, dans la mesure où l’accumulation des constats déconcertants ne débouche sur aucune explication.

Quarante femmes se trouvent en effet prisonnières dans une cage souterraine, sous la garde d’hommes armés. Elles n’ont aucune relation avec eux et ils leur interdisent d’en avoir entre elles. Elles ne savent pas pourquoi elles sont là et n’ont même pas droit au suicide. Mais un jour ces soldats disparaissent et, stimulées par la plus jeune, à peine adolescente et moins inhibée car sans souvenirs, elles se risquent au dehors, dans une interminable quête sans but clairement assigné. Dans des paysages sans vie, elles ne trouvent que d’autres abris carcéraux où quarante femmes (ou hommes) sont déjà morts, mais où il y a toujours des réserves de nourriture. Elles découvrent aussi un autobus où il n’y a plus que des cadavres masculins, et finalement une maison semblable à celles qu’ont connues les plus âgées parmi elles, où il y a même des livres.

Des mémoires qui se prolongent en journal

Cette petite bibliothèque complète l’éducation de "la petite", comme elle est appelée, car on ne saura jamais son nom. Ses aînées ont commencé à l’instruire par bribes sur le monde "d’avant", mais elle est la dernière survivante. Les autres sont mortes une à une, de vieillesse, de maladie ou par accident, et elle a aidé certaines à "partir" pour abréger leurs souffrances. Il y a eu entre elles des attachements, mais pas de couple, ni bien sûr d’enfants. On comprend à la fin que le texte qu’on est en train de lire est le récit qu’écrit cette ultime rescapée de ses longues et vaines pérégrinations, prolongé en journal qu’elle tient désormais avant de mettre fin à ses jours, alors qu’ayant dépassé la soixantaine, elle se sait à son tour incurablement atteinte.

La narration se développe sur 250 pages sans aucune division ni coupure. Le style est sobre et alerte, réaliste, crédible et prenant, bien que les découvertes successives restent aussi incompréhensibles que déboussolantes. Toutes ces péripéties créent cependant une atmosphère onirique, révélatrice d’intuitions largement inconscientes. Un certain pessimisme ou fatalisme se dégage d’abord de ces existences soumises à d’impénétrables arbitraires, où nulle logique organisatrice n’affleure et où même l’altruisme s’avère trop fragile pour être rédempteur.

Humanisme plutôt que féminisme

Tout n’est pourtant pas négatif. Le féminisme n’y est nullement autarcique. Ces femmes ne considèrent pas leur indépendance forcée par rapport aux hommes comme une libération, car si leur compagnonnage est exempt de rivalités, il n’assouvit pas le besoin de relation avec un semblable qui ne soit pas un double et surtout ne permet pas l’épanouissement de la maternité.

Par ailleurs, ce que dans leur errance ces femmes cherchent sans savoir le nommer est l’appartenance de leur groupe à une société plus vaste, voire au genre humain (et pas seulement féminin, ni sexué, ni ethnique). On est donc très loin d’une apologie du communautarisme ou du nationalisme. On peut observer de plus que cette quête est rendue quasiment aveugle par l’effacement de la plupart des traces du passé. On a donc là (de façon certes indirecte) un indice de la nécessité vitale de la mémoire et d’un ancrage dans une histoire longue et inachevée. Si la narratrice écrit, c’est bien pour transmettre, même si elle ne sait ni à qui, ni pourquoi.

Une prière, tout de même

L’avant-dernière page contient une prière. La narratrice a vaguement entendu parler de Dieu par une de ses compagnes et dans les livres. Comme les sages de l’Aréopage à Athènes (Ac 17, 32), elle n’arrive pas à croire que les morts ressuscitent comme elle le voudrait tant, mais elle demande tout de même : "Monsieur, si vous êtes quelque part, là-haut, et que vous n’ayez pas trop à faire, venez me dire un mot, car je suis bien solitaire et cela me ferait plaisir." Dieu semble ne rien entendre. Mais comment ne pas voir là une invitation à annoncer la Bonne Nouvelle par laquelle Dieu, sans attendre qu’on le sollicite, appelle le premier ?

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