Aller au contenu principal

Grandir intérieurement, comme les fraises

8 min de lecture
Jean-Simeon-Chardin-Le-Panier-de-fraises-des-bois-1761-Paris-Musee-du-Louvre

Crédit : Domaine public

"Le Panier de fraises des bois" de Jean Siméon Chardin, 1761, Musée du Louvre.

La sagesse de la fraise est supérieure à la nôtre car ce fruit s’incline devant ce qui est inscrit dans sa nature, alors que nous avons toujours la tentation de forcer la nôtre. En matière de croissance intérieure, il faut prendre son temps.

Partager sur :

L’Enfant se forme et grandit dans le sein virginal de Marie et nous retenons notre souffle, la joie déjà au cœur, prêts à prendre la suite des anges pour chanter la Nativité. Toute croissance est un miracle, en plus d’être un mystère. À partir de presque rien, tout ce qui couvre la terre, tout ce qui vit, qui grouille, plantes et verdure, animaux et êtres humains, tout cela surgit soudain sous nos yeux après une longue, patiente et admirable maturation au cours de laquelle aucun détail n’est négligé. Le développement physique des êtres ne nous surprend plus guère alors que, chaque fois, il s’agit d’une victoire contre tant d’adversité. 

La vie, si fragile

L’homme contemporain considère trop rapidement qu’il est maître de la vie, décidant celui qui a le droit d’exister et celui qui peut être supprimé avant la naissance, protégeant avec des moyens considérables des espèces animales en danger tout en massacrant sans problème les autres pour se nourrir plus que de raison — au moins dans certains pays, accordant tous ses soins à une nature par ailleurs sans cesse violentée par la soif de richesses et de profit — et ce sont souvent les mêmes qui financent une chose et son contraire. L’étonnement, qui est normalement le propre de l’homme au sein de la création, a fait place à l’habitude et au cynisme, à la volonté de puissance ou à la négligence. Chaque couple, quelle que soit sa conviction religieuse ou au contraire son absence de foi, découvre, dans l’attente d’un enfant, à quel point la vie, si fragile, si ténue au départ, est un triomphe au cours de son lent développement.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

La croissance intérieure

Si l’admiration jaillit donc encore en présence de cette maturation qui renverse tous les obstacles, l’oubli est plus manifeste en ce qui concerne la croissance intérieure et spirituelle de chaque être humain. Il est dit de Jésus adolescent, après l’épisode au milieu des docteurs de la Loi dans le temple de Jérusalem, qu’Il était soumis à Joseph et à Marie qui conservait toutes ces choses en son cœur, avec cette précision ajoutée : "Cependant Jésus avançait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes" (Lc, 2, 52). Totalement Dieu et totalement homme, le Christ obéit à la condition commune, en tout, sauf le péché. En pleine communion et union avec le Père, Il se soumit à la croissance physique, intellectuelle et spirituelle, de façon parfaite. 

Si Notre Seigneur a embrassé cette voie ordinaire, il serait bon, si nous prétendons être ses disciples, d’appliquer à nous-mêmes cette règle d’équilibre et de sagesse. Or, plus qu’à notre tour, nous sommes souvent impatients et nous voudrions brûler les étapes de la croissance, acceptant difficilement nos limites en ce domaine. Cela part d’un bon sentiment et d’un brûlant désir d’être plus conformes à ce que nous jugeons être l’idéal selon Dieu, mais ce manque de prise en considération et de respect de la réalité humaine est désordonné et ne peut que ralentir notre progression.

Les étapes du mûrissement

Pour entrer dans l’harmonie du processus de notre croissance, il est bon de contempler ce qui meut la création et de découvrir les différentes étapes de tout mûrissement. Dom Augustin Guillerand, s’adressant à une jeune fille, utilise une image poétique pour illustrer ce que devrait être notre manière de faire : 

"Fais comme mes fraises. Elles ne prennent pas seulement de la taille, mais de la couleur et du parfum. Cela se fait tout doucement, parce que la chaleur et le rayon de soleil leur sont donnés d’une façon parcimonieuse. Mais toi, tu reçois tout cela abondamment : ce sont les recommandations qu’on t’adresse de droite et de gauche. Tâche donc de mûrir vite et bien, de prendre du goût et de la couleur. En attendant, prie bien le bon Dieu, garde ta bonne santé et ta gaieté, et sois sûre que les premières fraises de mon jardin seront pour toi" (Silence cartusien)

Cette invitation à mûrir rapidement respecte cependant le rythme propre à toute âme. Il faut savoir attendre lorsqu’on grandit, même si la taille prend quelques centimètres par an. La sagesse de la fraise est supérieure à la nôtre car ce fruit s’incline devant ce qui est inscrit dans sa nature, alors que nous avons toujours la tentation de forcer la nôtre. Nous voulons voler comme des oiseaux alors que nous n’avons pas été créés avec une paire d’ailes et, nous jetant dans le vide, nous nous écrasons pitoyablement, faute d’avoir su se plier à ce qui est. 

Dieu est patient

Chaque croissance, rapide comme l’éclair ou peinant plus dans sa progression, devrait provoquer l’enthousiasme et la reconnaissance, car elle est un mystère qui échappe à notre empire et à notre maîtrise, elle nous dépasse, et pourtant, elle est bien nôtre puisqu’elle nous façonne et nous transforme spirituellement. Le même sage cartusien écrivait encore : "Les mystères ne sont pas des ombres noires devant lesquelles il faut fermer les yeux et se taire : ce sont au contraire des clartés éblouissantes dont il faut remplir notre regard tout en reconnaissant qu’elles le dévorent et qu’il n’en peut porter le plein éclat" (Ibidem)

Un gland n’est pas un chêne dans sa majesté mais il le contient. Dieu le sait et Il est patient.

Nous confondons l’être et le devenir, toujours pressés et exigeants. Il faut savoir attendre, non pas passivement, mais en acceptant les étapes. Un gland n’est pas un chêne dans sa majesté mais il le contient. Dieu le sait et Il est patient. Il n’attend pas du printemps qu’il soit l’été, Il n’est pas déçu que le blé naissant ne soit pas encore épi lourd ou miche de pain. Il n’écrase pas ce qui naît en trouvant intolérable que ce ne soit pas mûr. Il attend, remet les dettes à plus tard et ne nous saisit pas à la gorge lorsque nous avons pris du retard. La prière et l’effort quotidiens, dans leur simplicité et leur régularité, permettent d’avancer sans découragement, pas après pas. Le Maître nous a annoncé que le royaume des cieux était au-dedans de nous. Si ce dernier n’est pas encore forcément très visible c’est que son éclosion prend du temps et, qu’en attendant, il est nécessaire de se tenir tranquille. Si, obsédés, nous nous fixons à chaque instant sur les progrès accomplis dans notre vie intérieure, nous serons rapidement et irrémédiablement découragés, manquant de docilité, nous crispant, nous énervant, finissant par tout envoyer par la fenêtre en rageant. Confiance et calme sont indispensables pour cette aventure spirituelle.

Prendre son temps

Notre Seigneur a attendu trente-trois ans avant d’initier sa prédication et sa vie publique. Il a attendu plus longtemps que les cigales qui se transforment lentement au creux de la terre. Non point qu’Il ne fût pas prêt, puisqu’Il était Fils de Dieu, mais parce qu’Il voulut partager notre humble condition pour laquelle tout est pénible, pour laquelle toute transformation se produit à la vitesse de l’escargot. Ce qui est intérieur bouge imperceptiblement mais efficacement si la volonté se mobilise comme la petite souris à pas menus qui file comme l’éclair. Dans les Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola note que "ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement" (n. 2).

Si nous apprécions un aliment de qualité, nous n’allons pas l’apprécier en le dévorant goulument. Ici, ce qui importe n’est point la quantité mais le riche mélange des saveurs. Cela demande de prendre son temps pour le déguster et d’utiliser toutes nos capacités et nos sens pour en découvrir les nuances. C’est cela qui importe. Lorsqu’il s’agit de croissance intérieure, ne soyons pas des goinfres. Croquons délicatement dans la fraise pour en apprécier toute la richesse.