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Abus spirituels : la réponse silencieuse de Jean-Baptiste

Le baptême du Christ par saint Jean le Baptiste.

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Clément Barré - publié le 17/12/25
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Dans une Église blessée par les abus, la figure de Jean-Baptiste apparaît comme un remède, remarque le père Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux. Le Précurseur s’efface devant la rencontre avec Dieu : le ministère du prêtre ne se purifie pas par le contrôle, mais par la chasteté.

Le temps de l’Avent met en scène une belle figure, mais le tableau est rude : Jean le Baptiste est en prison. Le prophète de feu est réduit au silence, marginalisé, rendu inutile au déroulement visible de l’histoire du salut. Depuis sa cellule, il envoie ses disciples demander à Jésus s’il est bien le Messie. Et Jésus répond — sans le libérer, sans même lui adresser un signe personnel. Il reprend les annonces d’Isaïe : les aveugles voient, les boiteux marchent, les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Mais un signe manque : la libération des prisonniers. Cette omission est décisive. Elle signifie que Jean, pourtant "le plus grand parmi les enfants des hommes", ne bénéficiera pas du salut qu’il a annoncé. Le Précurseur disparaît au moment même où l’Époux entre en scène. Non par échec, mais par fidélité à sa juste place. Son chemin dans le Royaume passera par l’injustice, le silence et la mort.

L’ami de l’Époux

Cette figure de Jean ne nous est pas donnée comme un simple portrait spirituel, encore moins comme un cas isolé dans l’histoire du salut. Elle touche au cœur même de la logique du ministère. Car ce que Jean traverse, dans l’obscurité et le dépouillement, éclaire aussi la condition de ceux qui, après lui, seront appelés à préparer la venue du Christ dans la vie des autres. C’est en ce sens que sa figure nous concerne directement, nous prêtres. Jean se définit comme "l’ami de l’Époux". Cette image n’est ni décorative ni secondaire : elle engage une véritable ascèse du ministère. 

L’ami de l’Époux sert la joie des noces. Il prépare la rencontre, il accompagne, il peut même, par délégation, représenter l’Époux. Mais il consent à rester dehors. Il ne possède ni l’épouse ni la relation. Il n’entre pas dans ce qui ne lui appartient pas.

La chasteté sacerdotale

C’est ici que la chasteté sacerdotale doit être comprise avec justesse. Elle ne se réduit ni à une discipline affective ni à une norme morale. Elle est une attitude théologale : le refus de s’approprier le mystère de l’autre, et en particulier sa rencontre avec Dieu. Être chaste, pour un prêtre, c’est accepter que le lieu le plus intime de la vie spirituelle d’une personne échappe à toute prise, à toute dépendance, à toute captation.

Les abus spirituels que l’Église a à affronter ne naissent pas toujours de transgressions brutales. Ils prennent souvent racine dans une confusion plus insidieuse : lorsque le ministre s’installe au cœur de la relation entre Dieu et la personne. Lorsque l’accompagnement devient contrôle, lorsque la proximité devient emprise, lorsque la médiation se transforme en dépendance. Là où la chasteté fait défaut, le prêtre cesse d’être témoin pour devenir passage obligé. Il supporte mal que la grâce circule sans lui. Il occupe un espace intérieur qui ne lui appartient pas. Ce n’est pas seulement une faute morale ; c’est une atteinte à la structure même du ministère presbytéral.

Configuré au Christ

Jean accepte précisément l’inverse. Il accepte que ses disciples quittent son cercle pour suivre un autre. Il accepte de ne pas comprendre pleinement ce que Dieu est en train de faire. Il accepte même que l’accomplissement messianique ne réponde pas à sa propre situation. Il est sauvé, mais non justifié aux yeux du monde. Sa fidélité se joue dans le consentement à n’être pas au centre. Cette dépossession n’est pas seulement pastorale. Elle est pascale. Jean n’est pas simplement mis à l’écart : il est configuré, jusque dans le don de sa vie, au Christ qu’il annonce. Son ministère s’achève dans une mort injuste et silencieuse, comme une première esquisse de la Croix. Le Précurseur devient ainsi le premier à être conformé au Christ non seulement par la parole, mais par l’offrande de soi.

C’est là que se joue, pour nous prêtres, la vérité ultime du ministère. Non dans la maîtrise, ni dans la fécondité visible, ni dans la reconnaissance, mais dans une communion réelle au mystère de la Croix. Servir le Christ, c’est accepter que notre vie soit donnée, parfois sans fruits apparents, parfois sans consolation, parfois sans autre justification que la fidélité. Dans une Église blessée par les abus, la figure de Jean rappelle une vérité inconfortable et pourtant libératrice : le ministère ne se purifie pas par le contrôle, mais par la chasteté. Non par la distance froide, mais par le respect du mystère. Le prêtre n’est pas l’Époux. Il est, au mieux, un ami — assez libre pour rester dehors, et assez confiant pour s’en réjouir.

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