Huit jours avant Noël, le 17 décembre, le calendrier liturgique propose la lecture de la généalogie de Jésus (Mt 1, 1-7). Un exercice sensiblement fastidieux, mais qui en dit beaucoup sur l’incarnation de Jésus dans l’histoire du Salut. À condition d’éviter trois bêtises sur son "excellente famille", prévient le frère Jean-Thomas de Beauregard, dominicain du couvent de Bordeaux.
Vers l’an 1824, il y a 201 ans, donc, l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen (1778-1832) prêche un sermon dans lequel il ose ces mots : "Non seulement Notre-Seigneur Jésus-Christ était le Fils de Dieu, mais il était d’excellente famille du côté de sa mère." La formule de Mgr de Quelen, qui était sans doute un saint homme par ailleurs, est triplement stupide. Cette triple bêtise gagne à être élucidée à l’aune de l’Évangile de ce 17 décembre, huit jours avant Noël.
Les mérites de la famille
La première bêtise consiste à inférer ou renforcer la sainteté du Christ par les mérites de sa famille. Dans son ingénuité, Mgr de Quelen ne comprend pas qu’il écarte de la foi chrétienne tous ceux qui n’ont pas le privilège d’être bien né selon des critères mondains. Sans le vouloir peut-être, Mgr de Quelen entérine la vision du christianisme comme une religion essentiellement aristocratique ou bourgeoise, le produit d’une sociologie élitiste. Deux cents ans plus tard, nous payons toujours cette image d’une Église réduite à un entre-soi sociologique confortable. Combien d’hommes et de femmes, attirés par le Christ, sont repoussés par le milieu catho, parfois impitoyable pour celui qui ne maîtrise pas ses codes sociaux ni ne partage ses préjugés de caste, pourtant sans aucun fondement dans l’Évangile ?
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Du côté de sa mère
La deuxième bêtise, qui relève de l’ignorance, consiste à invoquer l’excellente famille de Jésus "du côté de sa mère". Car précisément, l’Écriture Sainte ne nous en dit rien ! Même les prénoms d’Anne et Joachim, les parents de la Vierge Marie, ne sont pas dans l’Évangile. C’est la tradition de l’Église, sur le fondement d’évangiles apocryphes, qui le leur a donné pour les désigner plus commodément. Marie était-elle d’excellente famille ? On n’en sait rien ! Sans doute ses parents devaient-ils être assez saints, pour pouvoir accueillir dans leur foyer l’Immaculée Conception, et que, préservée du péché à sa conception, Marie continue de ne pas pécher pendant toute sa vie. Mais au-delà de ça, on n’en sait rien. La généalogie de Jésus qu’on connaît par l’Évangile, celui que nous avons entendu tout à l’heure, est celle de Joseph, pas celle de Marie. Mgr de Quelen, comme trop de catholiques, à l’époque comme aujourd’hui, connaissait sans doute assez mal l’Écriture Sainte. Nous tenons pourtant d’elle, lorsqu’elle est reçue dans la tradition de l’Église, toute notre connaissance du Christ…
Prestige et infamie
La troisième bêtise tient au fait que la généalogie de Joseph, de laquelle Jésus ne tient d’ailleurs rien quant au sang ni aux gènes, fait ressortir tout sauf une excellente famille. Certes, il y a quelques noms prestigieux : les rois David, Salomon et Josias, et avant eux les patriarches Abraham, Isaac et Jacob. Du reste, même saints, ceux-là ont quand même quelques casseroles au derrière quand on y regarde de près (mensonge, adultère, assassinat, par exemple). Mais la plupart des autres noms sont ou bien d’infâmes crapules ou bien de parfaits inconnus. Quant aux quelques femmes mentionnées Thamar, Rahab, Ruth - elles ont en commun d’être, au moins au départ, des pécheresses notoires, de surcroît étrangères et idolâtres.
Notre foi chrétienne s’enracine dans l’histoire du peuple hébreu, avec qui nous partageons un destin commun.
Que ce soit sur des critères mondains ou sur des critères de sainteté, le moins qu’on puisse dire est que l’arbre généalogique de Jésus ne peut pas être qualifié d’"excellente famille". On y trouve des gloires et des infamies, des motifs de fierté et des causes de honte, comme dans l’arbre généalogique de n’importe qui.
Une histoire incarnée
À l’aune de la triple bêtise de Mgr de Quelen, il y a quelques leçons à tirer. Tout d’abord, les évangélistes Matthieu et Luc ont raison de faire une généalogie du Christ : elle est peut-être imprécise au plan strictement historique, mais elle inscrit l’Incarnation du Christ dans l’histoire du salut, par laquelle Dieu veut nous offrir sa miséricorde et sa vie divine en passant par des hommes, tantôt saints, tantôt un peu moins. Ensuite, notre foi chrétienne s’enracine dans l’histoire du peuple hébreu, avec qui nous partageons un destin commun. Se désintéresser de la généalogie de Jésus, c’est en faire un aérolithe, flottant en apesanteur au-dessus ou en-dehors de l’histoire des hommes, et c’est aussi nier son inscription dans la foi d’Israël, ce qui de l’hérétique Marcion aux nazis des Deutsche Christen, a toujours été une erreur tragique et une source de crimes.
Enfin, précisément parce que la généalogie du Christ semble incohérente, à la fois au plan historique et au plan de la fidélité à l’Alliance, nous sommes invités à ne pas tout faire dépendre des racines. Laissons aux radis le culte exclusif des racines. Comme chrétiens, nous chérissons nos racines, mais l’arbre que nous vénérons n’est pas généalogique, c’est l’arbre de la Croix, et son fruit, Jésus-Christ. Car par sa Croix et sa Résurrection, Jésus fait toutes choses nouvelles.












